|
746 EMILE [ ] Sophie est bien née, elle est d'un bon nature12; elle a le coeur très sensible et cette extrême sensibilité lui donne quelquefois une adivité d'imagination difficile à modérer. Elle a l'esprit moins juste que pénétrant, l'humeur facile et pourtant inégale, la figure commune mais agreable, une physionomie qui promet une ame et qui ne ment pas; on peut l'aborder avec indifférence, mais non pas la quiter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent; d'autres ont à plus grande mesure celles u'eile a; mais nulle n'a des qualités mieux assorties pour 4aire un heureux caraaére. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes, et si elle étoit plus parfaite elle plairoit beaucoup moins. Sophie n'est pas belle, mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. A peine &-elle jolie au premier aspect, mais plus on la voit et plus elle s'embellit; gagne où tant d'autres perdent, et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus (a). On peut avoir de plus eaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante ; mais on ne sauroit avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse, elle charme, et l'on ne sauroit dire pourquoi. Sophie aime la parure et s'y connait; sa mére n'a point
LIVRE V 747 d'autre femme de chambre qu'elle : elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage, mais elle hait les riches habillemens; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l'élégance; elle n'aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n'y a pas une jeune persone qui paroisse mise avec moins de recherche et dont l'ajuSte-ment soit plus recherché; pas une piéce du sien n'efi prise au hazard, et l'art ne paroit &ns aucune. Sa parure eSt très modetie en apparence et très coquete en effet; elle n'étale point ses charmes, elk les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la vovant on dit : voila une fille modeSte et sage; mais tant qu'on reste auprès d'elle les yeux et le coeur errent sur toute sa persone sans qu'on puisse les en dkacher, et l'on diroit que tout cet ajutiement si simple n'eSt mis à sa place que pour en être ôté piéce à piéce par l'imagination. Sophie a des talens naturels; elle les sent et ne les a pas négligés; mais n'ayant pas été à portée de mettre beau-coup d'art à leur culture elle s'e contentée d'exercer sa jolie voix à chanter jufie et avec gout, ses petits pieds à marcher légérement, facilement, avec grace, à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne et sans maladresse. Du reste, elle n'a eu de maitre à chanter que son pére, de maitresse à danser que sa mére et un Organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quel-ques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis cultivé seule. D'abord elle ne songeoit qu'à faire paroitre sa main avec avantage sur ces touches noires; ensuite elle trouva que le son aigre et sec du clavecin rendoit plus doux le son de la voix, peu à pea elle devint sensible à l'harmonie; enfin en grandissant elle a commencé de sentir les charmes de l'expression et d'aimer la musique pour elle même. Mais c'est un gout plustôt qu'un talent; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note. Ce que Sophie sait le mieux et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce sont les uavaux de son séxe même ceux dont on ne s'avise point, comme de tailler e; coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire et qu'elle ne fasse avec plaisir; mais le travail qu'elle préfére à tout autre efi la dentelle, parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus
748 EMILE agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grace et de légéreté. Elle s'eSt appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office; elle sait les prix des denrées, elle en connait les qualités; elle sait fort bien tenir les comptes. elle sert de maitre d'hôtel à sa mére. Faite pour être un jour mére de famille elle-même, en gouvernant la mAson paternelle elle apprend à gouverner la sienne; elle peut sup léer aux forAions des domestiques et le fait toujours vo ontiers. On ne sait P jamais bien comander que ce qu'on sait exécuter soi-même: c'est la raison de sa mére pour l'occuper ainsi; pour Sophie elle ne va pas si loin. Son prémier devoir eSt celui de fille, et c'eSt maintenant le seul qu'elle songe à remplir. Son unique vüe eti de servir sa mére et de la soulager d'une partie de ses soins. Il eSt pourtant vrai qu'elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu'elle soit gourmande, elle n'aime pas la cuisine : le détail en a quelque chose qui la dégoute; elle n'y trouve jamais assis de propreté. Elle eti là-dessus d'une délicatesse estrême, et cette delicatesse poussée à l'excés est devenue un de ses défauts : elle laisseroit plustôt aller tout le diné par le feu que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de l'inspection du jardin par la même raison. La terre lui paroit mal-pro re; sitôt qu'elle voit du fumier, elle croit en sentir 1'odeur. Elle doit ce défaut aux leçons de sa mére. Selon elle entre les devoirs de la femme un des prémiers est la propreté : devoir spécial, indispensable, imposé par la nature; il n'y a pas au monde un objet plus dégoutant qu'une femme mal-propre, et le mari qui s'en dégoute n'a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance; elle en a tant éxigé de propreté sur sa persone, tant pour ses hardes, pour son appartement, pour son travail, pour sa toilette, que toutes ces attentions tour-nées en habitude prennent une assés grande partie de son tems et président encore à l'autre, en sorte que bien faire ce qu'elle fait n'efi que le second de ses soins; le prémier eti toujours de le faire proprement. Cependant tout cela n'a point dégénéré en vaine affeétation ni en molesse : les rafinemens du luxe n'y sont our rien. Jamais il n'entra dans son appartement que e l'eau simple; elle ne connait d'autre parfum que
LIVRE V 749 celui des fleurs et jamais son zari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne a l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son tcms à des soins plus nobles : elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l'ame; Sophie eSt bien plus que propre, elle est pure. J'ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l'étoit natu-rellement; mais elle est devenue sobre par habitude et maintenant e!le l'est par vertu. Il n'en est pas des filles comme des garçons qu'on peut jusqu'à certain point gouverner par la gourmandise. Cc penchant n'est point sans consequence pour le séxe, il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie dans son enfance entrant seule dans le cabinet de sa mére n'en revenoit pas tou-jours à vuide et n'étoit pas d'une adélité à toute épreuve sur les dragées et sur les bonbons. Sa mére la surprit, la reprit, la punit, la fit jeuner. Elle tit enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtoient les dents et que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi Sophie se corrigea; en grandissant elle a pris d'autres gouts qui l'ont détournée de cette sensualité basse. Dans les femmes comme dans les hommes sitôt que le coeur s'anime la gourmandise n'eSt plus un rike dominant. Sophie a conservé le gout propre de son sexe; alle aime le laitage et les sucreries; elle aime la patisserie et les entremets, mais fort peu la viande; elle n'a jamais gouté ni vin ni liqueurs fortes. Au surplus elle mange de tout très médiocrement (a) ; son séxe moins laborieux que le notre a moins besoin de réparation. En toute chose elle aime ce qui eSt bon et le sait goûter : elle sait aussi s'accomo er de ce qui ne l'es pas sans que cette privation lui coûte. Sophie a l'esprit agréable sans être brillant, et solide sans être profond, un esprit dont on ne dit rien, parce qu'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu'à soi (h). Elle a toujours celui qui plait aux gens qui lui parlent, quoiqu'il ne soit pas fort orné selon l'idée que nous avons de la culture de l'esp-it des femmes : car le sien ne s'eSt point formé par la ledre; mais seulement par les conversations de son pére et de sa mére, par ses propres réfléxions, et par les observations qu'elle a faites dans le peu de monde qu'elle a rù. Sophie a naturelle-
750 EMILE ment de la gaité; elle étoit même folatre dans son enfance, mais peu à peu sa mére a pris soin de réprimer ses airs évaporés, de peur que bientot un changement trop subit n'ingruisit du moment qui l'avoit rendu necessaire. Elle est donc det-enüe modeste et reservée même avant le tems de l'être, et maintenant que ce tems ea venu il lui eti plus aisé de garder le ton qu'elle a pris qu'il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement : c'est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reSte d'habitude à des vivacités de l'enfance, puis tout d'un coup rentrer en elle-même, se taire, baisser les yeux et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux ages participe un peu de chacun des deux. Sophie est d'une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d'humeur, mais elle a trop de dou-ceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres ; c'est à elle seule qu'elle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui la blesse, elle ne boude pas, mais son coeur se gonfle; elle tâche de s'échaper pour aller pleu-rer. Qu'au milieu de ses pleurs son pére ou sa mére la rappelle et dise un seul mot, elle vient à 1'inStant joüer et rire en s'essuyant adroitement les yeux et tâchant d'étouffer ses sanglots. Elle n'est pas, non plus, tout à fait exempte de caprice. Son humeur, un peu trop poussée, dégénére en mutinerie, et alors elle eSt sujette à s'oublier. Mais laissez-lui le tems de revenir à elle et sa maniére d'effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si on la punit elle est docile et soumise, et l'on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien jamais elle ne manque de la rénarer d'elle-même, mais si franchement et de si bonne grke qu'il n'eSt pas possible d'en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique sans que cet abbaissement lui fit la moindre peine, et sitôt qu'elle eSt pardonée sa joye et ses caresses montrent de quel poids son bon coeur est soulagé. En un mot elle souffre avec patience les torts des autres et répare avec plaisir les siens. Tel eSt l'aimable naturel de son séxe avant que nous l'ayons gâté. La femme eSt faite pour céder à l'homme et pour sup-porter même son injustice; TOUS ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point. Le sentiment intérieur
LIVRE V 751 s'élêve et se revolte en eux contre l'injustice; la nature ne les fit pas pour la tolérer. Sophie a de la religion, mais une réligion raisonable et simple, peu de dogmes et moins de pratiques de dévo-tion; ou plustot, ne connaissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoüe sa vie entiére à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructions que ses parens lui ont données sur ce sujet, ils l'ont accoutumée à une soumission respectueuse en lui disant toujours : « Ma fille, ces connaissances ne sont pas de vôtre age; vôtre mari vous en instruira quand il sera tems. » Du reste, au lieu de longs discours de pieté ils se conten-tent de la lui prêcher par leur exemple, et cet exemple est gravé dans son coeur. Sophie aime la vertu; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l'aime parce qu'il n'y a rien de si beau que la vertu; ehe l'aime parce que la vertu fait la gloire de la femme, et qu'une femme vertueuse lui paroit presque égale aux anges; elle Yaime comme la seule route du vrai bonheur, et parce qu'elle ne voit que misér:, abandon, malheur, ignominie dans la vie d'une femme deshonête; elle l'aime erGin comme chére à son respeaable pére, à sa tendre et digne mére; non contens d'être heureux de leur propre vertu ils veulent l'être aussi de la sienne, et son prérnier bonheur à elle-même est l'espoir de faire le leur. Tous ces sentimens lui inspi-rent un enthousiasme qui lui éléve l'ame et tient tous ses petits penchans asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu'à son dernier soupir; elle l'a juré dans le fond de son ame, et elle l'a juré dans un ,tems où elle sentoit déja tout ce qu'un tel serment coûte à tenir : elle l'a juré quand elle en auroit dû revo-quer l'engagement, si ses sens éroient faits pour régner sur elle. Sophie n'a pas le bonheur d'étre une aimable Fran-çoise froide par tempérament et coquéte par vanité, voulant plustôt briller que plaire, cherchant l'amusement et non le plaisir?. Le seul besoin d'aimer la dévore, il vient la distraire et troubler son coeur dans les fêtes; elle a perdu son ancienne gaité; les folâtres jeux ne sont
752 EMILE plus faits pour elle; loin de craindre l'ennui de la solitude elle la cherche : elle y pense a celui qui doit la lui rendre douce; tous les indifférens l'importunent, il ne lui faut pas une cour mais un amant; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme et lui plaire toujours que d'élever en sa faveur le cri de la mode qui dure un jour et le lendemain se change en huée. Les femmes ont le jugement plus tôt formé que les hommes; étant sur la deffensire presque dès leur enfance et chargées d'un dépot diB%ile à garder, le bien et le mal leur sont nécessairement plus tôt connus. Sophie, précoce en tout parce que son tem 'erament la porte P à l'être, a aussi le jugement plus tôt formé que d'autres filles de son age. Il n'y a nen à cela de fort extraordi-naire la maturité n'est pas partout la même en même temps. Sophie est instruite des devoirs et des droits de son sexe et du nôtre. Elle cormoit les défauts des hommes et les vices des femmes; elle connait aussi les qualités, les vertus contraires et les a toutes empreintes au fond de son coeur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l'honnête femme que celle qu'elle en a conçüe, et cette idée ne l'épouvante point : mais elle pense avec plus de complaisance à l'honnête homme, à l'homme de mérite, elle sent qu'elle eti faite pour cet homme-là, qu'elle en eSt digne, qu'elle peut lui rendre le bonheur qu'elle recevra de lui. Elle sent qu'elle saura bien le reconnoitre; il ne s'agit que de le trouver. Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes comme ils le sont du mérite des femmes; cela eSt de leur droit réciproque, et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. Sophie connait ce droit et en use, mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience, à son état; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée, et elle n'en juge que quand cela sert à developer quelque maxime utile. Elle ne parle des absens qu'avec la plus grande circonspeCtion, surtout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes et satiriques est de parler de leur séxe : tant qu'elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont qu'équitables. Sophie s'y borne donc. Q-ant aux femmes, elle n'en parle jamais que pour en dire le bien qu'elle sait, c'est un honneur qu'elle croit devoir à son séxe; et pour celles
LIVRE V 753 dont elle ne sait aucun bien à dire, elle n'en dit rien du tout, et cela s'entend. Sophie a peu d'usage du monde; mais elle eSt obli-geante, attentive, et met de la grace à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules, qui n'est point assetie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage, mais qui vient d'un vrai desir de plaire, et qui plait. Elle ne sait point les complimens triviaux et n'en invente point de plus recherchés; elle ne dit pas qu'elle eSt très obligee, qu'on lui fait beaucoup d'honneur, qu'on ne prenne pas la peine etc., elle s'avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention, pour une politesse établie, elle répond par une révérence ou par un simple ~2 votls remercie : mais ce mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son coeur et ce n'est pas un compliment qu'il trouve. Elle n'a jamais souffert que l'usage françois l'asservit au joug des sima-grées, comme d'étendre sa main en passant d'une chambre à l'autre sur un bras sexagenaire u'elle auroit grande envie de soutenir. Qvand un galan musqué lui 1 offre cet impertinent service, elle laisse l'officieux bras sur l'escalier et s'élance en deux sauts dans la chambre en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En effet, quoiqu'elle ne soit pas grande elle n'a jamais voulu de talons hauts : elle a les pieds assés petits pour s'en passer. Non seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les femmes, mais mêne avec les hommes mariés, ou beaucoup plus agés qu'elle; elle n'acceptera jamais de place au dessus d'eux que par obéissance, et reprendra la sienne au dessous sitôt qu'elle le pourra; car elle sait que les droits de l'age vont avant ceux du séxe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse, qui doit être honorée avant tout. Avec les jeunes gens de son age, c'est autre chose; elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer, et elle sait le prendre sans quiter l'air modeste qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés eux-mêmes elle gardera volontiers avec eux l'aimable familiaritk de la jeunesse; leurs entretiens pkins d'innocence seront badins mais décens; s'ils deviennent sérieux elle veut qu'ils soient utiles; s'ils dégénérent en fadeurs elle les
754 EMILE fera bientôt cesser, car elle méprise surtout le petit jargon de la galanterie comme très offensant pour son sexe. Elle sait bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là, et jamais elle ne souffre volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractére empreint au fond du coeur. La haute opinion qu'elle a des droits de son séxe, la fierté d'ame que lui donne la pureté de ses sentimens, cette énergie de la vertu qu'elle sent en elle-même et qui la rend respeêtable à ses pro res yeux lui font écouter avec indignation les propos aeoucereux dont on prétend l'amuserl. Elle ne les reçoit point avec une colére apparente, mais avec un ironi ment qui déconcerte, ou d'un ton froid auquel on ne s'attend pas. Qu'un beau Phebus lui débite ses gen-tillesses, a loüe avec esprit sur le sien, sur sa beauté, sur ses graces, sur le prix du bonheur de lui plaire, elle est fille à l'interrompre en lui disant poliment : « Monsieur, j'ai grand peur de savoir ces choses-là mieux que vous; si nous n'avons rien de plus curieux à dire, je crois que nous pouvons Unir ia l'entretien. » Accom-pagner ces mots d'une grande révérence et puis se trouver à vingt pas de lui n'est pour elle que l'affaire d'un instant. Demandez à vos agréables s'il eSt aisé d'étaler son caquet avec un esprit aussi rebours-l que celui-là. Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être loüée pourvû que ce soit tout de bon et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Pour paroitre touché de son mérite il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l'estime peut flater son coeur altier, mais tout galand persifflage eSt toujours rebuté; Sophie n'est pas faite pour éxercer les petits talens d'un baladin. Avec une si grande maturité de jugement et formée à tous égards comme une fille de vingt ans Sophie à quinze ne sera point traktée en enfant par ses parens. A peine appercevront-ils en elle la prérniére inquiétude de la jeunesse qu'avant Ic progrès ils se hâteront d'y pourvoir; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres et sensés sont de son âge et de son caraaére. Si ce caraaére e3 tel que je l'imagine, pourquoi son pére ne lui parleroit-il pas à peu près ainsi : « Sophie, vous voila grande fille, et ce n'est pas pour l'être toujours qu'on le devient. Nous voulons que
LIVRE V 751 vous soyez heureuse; c'est pour nous que nous le voulons, parce que nôtre bonheur dépend du votre. Le bonheur d'une honnête fille est de faire celui d'un honnête homme; il faut donc penser à vous marier; il y faut penser de bonne heure, car du mariage dépend le sort de la vie, et l'on n'a jamais trop de tems pour y penser. Rien n'est plus difficile que le choix d'un bon mari, si ce n'est peut-être celui d'une bonne femme. Sophie, vous serez cette femme rare, vous serez la gloire de nôtre vie et le bonheur de nos vieux jours : mais de quelque mérite que vous S_oyez pourvüe, la terre ne manque pas d'hommes qui en ont encore plus que 1) vous. Il n'y en a pas un qui ne dût s'honorer de vous obtenir; il y en a beaucoup qui vous honoreroient >> davantage. Dans ce nombre, il s'agit d'en trouver un qui vous convienne, de le connoitre et de vous faire connoitre à lui. Le plus grand bonheur du mariage dépend de tant de convenances que c'est une folie de les vouloir toutes rassembler. Il faut d'abord s'assurer des plus importantes; quand les autres s'y trouvent on s'en prévaut, quand elles manquent on s'en passe. Le bonheur parfait n'est pas sur la terre, mais le plus grand des malheurs et celui qu'on peut toujours éviter eSt d'être malheureux par sa faute. Il y a des convenances naturelles, il y en a d'intitu- tion, 11 y en a qui ne tiennent qu'à l'opinion seule. Les parens sont juges des deux derniéres espéces, les enfans seuls le sont de la prémiére. Dans les mariages qui se font par l'autorité des péres on se régle uniquement sur les convenances d'institution et d'opinion; ce ne sont pas les personnes qu'on marie, ce sont les conditions ct les biens; mais tout cela peut changer, les persones seules restent toujours, elles se portent par tout avec elles; en dépit de la fortune, ce n'est que par les rapports personnels qu'un mariage peut être heureux ou malheureux. Vôtre mére étoit de condition, j'étois riche; voila les seules considerations qui portérent nos parens à nous unir. J'ai perdu mes biens, elle a perdu son nom; oubliée de sa famille, que lui sert aujourdui d'être née Demoiselle ? Dans nos desastres l'union
EMILE 756 de nos coeurs nous a consolés de tout; la conformité de nos gouts nous a fait choisir cette retraitte; nous y vivons heureux dans la pauvreté, nous nous tenons lieu de tout l'un a l'autre; Sophie est nôtre tresor commun; nous benissons Ie ciel de nous avoir donné celui-là et de nous avoir ôté tout le reSte. Voyez, mon enfant, où nous a conduits la providence ! Les convenances qui nous firent marier sont évanoüies; nous ne sommes heureux que par celles que l'on compta pour rien. C'est aux époux à s'assortir. Le penchant mutuel doit être leur prémier lis3 : leurs yeux, leurs coeurs doivent être leurs prémiers guides; car comme leur prémier devoir, étant unis, eSt de s'aimer, et qu'aimer ou n'aimer pas ne dépend point de nous-mêmes, ce devoir en emporte necessairement un autre qui eti de commencer par s'aimer avant de s'unir. C'eSt là le droit de la nature que rien ne peut abroger : ceux qui l'ont gênée par tant de loix civiles ont eu plus 'égard à l'ordre apparent qu'au bonheur du mariage et aux moeurs des citoyens. Vous voyez, ma S O hie, que nous ne vous prêchons pas une morale difI!cile. Elle ne tend qu'à vous rendre maitresse de vous-même et à nous en rapporter à vous sur le choix de vôtre epoux. Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une entiére liberté, il eSt juste de vous parler aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, vous étes bonne et raisonable, vous avez de la droiture et de la pieté, vous avez les talens qui conviennent à d'hon-nétes femmes, et vous n'étes pas dépourvue d'agré-mens; mais vous étes pauvre; vous avez les biens les plus estimables et vous manquez de ceux qu'on estime le plus. N'aspirez donc qu'à ce que vous pou-vez obtenir, et réglez votre ambition, non sur vos jugemens ni sur les nôtres, mais sur l'opinion des hommes. S'il n'étoit que$tion que d'une égalité de mérite j'ignore à quoi je devrois borner vos espé-rances, mais ne les elevez point au dessus de vôtre fortune et n'oubliez pas qu'elle est au plus bas rang. Bien qu'un homme digne de vous ne compte pas cette inégahté pour un obstacle, vous devez faire alors ce qu'il ne fera pas : Sophie doit imiter sa mére, et n'en-
LIVRE V 757 trer que dans une famille qui s'honore d'elle. Vous n'avez point vû nôtre opulence, vous étes née durant nôtre pauvreté; vous nous la rendez douce et vous la partagez sans peine. Croyez-moi. Sophie, ne cherchez point des biens dont nous benissons le Ciel de nous avoir délivrés ; nous n'avons goûté le bonheur qu'après avoir perdu la richesse. Vous étes trop aimable pour ne plaire à persone, et vôtre misére n'est pas telle qu'un honnête homme se trouve embarrassé de vous. Vous serez recherchée, et vous pourrez l'être de gens qui ne vous vaudront pas. S'il se montroient à vous tels qu'ils sont, vous les eStimerie ce qu'ils valent, tout leur fa.$te ne vous en imposeroit pas longtems; mais quoique vous ayez le jugement bon et que vous vous conoissiez en mérite vous manquez d'expérience et vous ignorez jusqu'où les hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit peut étudier vos gouts pour vous séduire, et feindre auprès de vous des vertus qu'il n'aura point. Il vous perdroit, Sophie, avant que vous vous en fussiez apperçûe et vous ne connoitriez votre erreur que pour la pleurer. Le plus dangereux de tous les piéges et le seul que la raison ne peut éviter est celui des sens; si jamais vous avez le malheur d'y tomber, vous ne verrez plus qu'illusions et chiméres, vos yeux se fascineront, vôtre jugement se troublera, vôtre volonté sera corrompue, vôtre erreur même vous sera chére, et quand vous seriez en état de la conoitre vous n'en voudriez pas revenir. Ma fille, c'est à la raison de Sophie que je vous livre; je ne vous livre point au penchant de son coeur. Tant que vous serez de sang- roid restez vôtre propre juge; mais sitot que vous aimerez rendez à vôtre mére le soin de vous. Je vous propose un accord qui vous marque nôtre etime et rétablisse entre nous l'ordre naturel. Les D parens choisissent l'époux de leur fille et ne la consul- tent que pour la forme; tel eSt l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire; vous choisirez et nous serons consultés. Usez de vôtre droit, Sophie, usez en librement et sagement. L'époux qui vous convient doit être de vôtre choix et non pas du nôtre; mais c'est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances, et si sans le savoir vous ne faites
758 EMILE point autre chose que ce que vous voulez. La nais- sance, les biens, le rang, l'opinion n'entreront pour rien dans nos raisons1. Prenez un honnête homme dont la personne vous plaise et dont le caractére vous convienne, quel qu'il soit d'ailleurs, nous l'acceptons pour nôtre gendre. Son bien sera toujours assés grand s'il a des bras, des mceurs et qu'il aime sa famille. Son rang sera toujours assés haut. &re s'il l'ennoblit par la vertu. Qvand toute la terre nous blâmeroit, qu'lm- porte? Nous ne cherchons pas l'approbation publique, il nous suffit de vôtre bonheur. » Lecteurs, j'ignore quel effet feroit un pareil discours sur les filles élevées à vôtre maniére. Quant à Sophie, elle pourra n'y pas répondre par des paroles. La honte et l'attendrissement ne la laisseroient pas aisément s'ex-primer : mais je suis bien sur qu'il restera gravé dans son coeur le retie de sa vie, et que si l'on peut compter sur quelque résolution humaine, c'est sur celle qu'il lui fera faire d'être digne de l'etime de ses parens. Mettons la chose au pis, et donnons-lui un tempera-ment ardent qui lui rende pénible une longue attente. Je dis que son jugement, ses connaissances, son goût, sa délicatesse, et surtout les senti-mens dont son coeur a été nourri dans son enfance, opposeront à l'impétuosité des sens un contrepoids qui lui suffira pour les vaincre ou du moins pour leur resister longtems. Elle mourroit plustôt martire de son état que d'affliger ses parens, d'épouser un homme sans mérite et de s'exposer aux malheurs d'un mariage mal assorti. La liberté même qu'elle a receue ne fait que lui donner une nouvelle élé-vation d'ame et la rendre plus difficile sur le choix de son maitre. Avec le temperament d'une Italienne et la sensibilité d'une Angloise, elle a pour contenir son coeur et ses sens la fierté d'une Espagnole, qui, même en cher-chant un amant, ne trouve pas aisément celui qu'elle estime digne d'elle. Il n'appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l'amour des choses honnêtes peut donner à l'ame, et quelle force on peut trouver en soi quand on veut être sincerement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paroit chimérique et qui dans leur basse et vile raison ne connoitront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne faut parler à
LIVRE V 759 ces gens là que par des exemples : tant-pis pour eux s'ils s'obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n'est point un être imaginaire, que son nom seul eSt de mon invention, que son éducation, ses moeurs, son caractére, sa figure même ont reellement ex&é, et que sa mémoire coûte encore des larmes à toute une honnête famille, sans doute ils n'en croiraient rien; mais en& que risquerai-je d'achever sans détour l'histoire d'une fille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit être la sienne sans qu'on dût en être surprisl? Qu'on la croye véritable ou non, peu importe; j'aurai si l'on veut raconté des fï&ions, mais j'aurai toujours expliqué ma méthode et j'irai toujours à mes fins. La jeune persone avec le tempérament dont je viens de charger Sophie avoit d'ailleurs avec elle toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le nom, et je le lui laisse. Après l'entretien que j'ai rapporté, son pére et sa mére jugeant que les partis ne viendroient pas s'offrir dans le hameau qu'ils habitoient l'envoyérent passer un hiver à la ville chez une tante qu'on instruisit en secret du su'et de ce voyage. Car la fiére SO hie por- toit au fond e son coeur le noble orgueil e savoir d g triompher d'elle, et quelque besoin qu'elle eut d'un mari, elle fut morte fille plustot que de se résoudre à l'aller chercher. Pour répondre aux vues de ses parens, sa tante la pré-senta dans les maisons, la mena dans les societés, dans les fêtes, lui fit voir le monde ou plustôt l'y fit voir, car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu'elle ne fuyait pas les jeunes gens d'une figure agréable qui paroissoient décens et modestes. Elle avoit dans sa reserve même un certain art de les attirer qui ressembloit assés à de la coqueterie : mais après s'être entretenüe avec eux deux ou trois fois elle s'en rebutoit. Bientôt à cet air d'autorité qui semble accepter les homages elle substituait un maintien plus humble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même elle ne leur laissoit plus l'occasion de lui rendre le moindre service : c'était dire assés qu'elle ne vouloit pas être leur maitresse. Jamais les coeurs sensibles n'aimérent les plaisirs bruyans, vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien et qui croyent qu'étourdir sa vie c'est en joüir (a).
760 EMILE Sophie ne trouvant point ce qu'elle cherchoit et deses-pérant de le trouver ainsi s'ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parens, rien ne la dédomageoit d'eux, rien n'étoit propre à les lui faire oublier; elle retourna les joindre longtems avant le terme fixé pour son retour. A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle qu'on vit qu'en gardant la même conduite elle avoit changé d'humeur. Elle avoit des distractions, de l'impatience, elle étoit t&te et rêveuse, elle se cachait pour pleurer. On crut d'abord qu'elle aimoit et qu'elle en avoit honte : on lui en Tarla, elle s'en deffendit. Elle protesta n'avoir vû personne qui put toucher son coeur, et Sophie ne mentoit point. Cependant sa langueur augmentoit sans cesse et sa santé commençait à s'altérer. Sa mére inquiette de ce changement résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit en particulier et mit en oeuvre auprès d'elle ce langage insinuant et ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer. JvIa fille, toi que j'ai portée dans mes entrailles et que je porte incessament dans mon coeur, verse les secrets du tien dans le sein de ta mére. Quels sont donc ces secrets qu'une mére ne peut savoir ? Qui est-ce qui plaint tes peines ? Qui est-ce qui les partage ? Qui est-ce qui veut les soulager si ce n'est ton pére et moi ? Ah mon enfant, veux-tu que je meure de ta douleur sans la concoitre ? Loin de cacher ses chagrins à sa mére la jeune fille ne demandoit pas mieux que de l'avoir pour consolatrice et pour confidente. Mais la honte l'empéchoit de parler, et sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état si peu digne d'elie que l'émotion qui troubloit ses sens malgré qu'elle en eut. Enfin sa honte même servant d'indice à la mére, elle lui arracha ces humilians aveux. Loin de l'affliger sr d'injustes réprimandes elle la consola, la plaignit, $Cura sur elle; elle étoit trop sage pour lui faire un crime d'un mal que sa vertu seule rendoit si crüel. Mais pourquoi supporter sans nécessité un mal dont le reméde éïoit si facile et si légitime ? Que n'usoit-elle de la liberté qu'on lui avoit donnée ! Que n'acceptait-elle un mari, que ne le choisissoit-elle ! Ne savoit-elle pas que son sort dependoit d'elle seule et que quel que fut son choix il seroit confirmé, puis-
LIVRE V 761 qu'elle n'en pouvoit faire un qui ne fut honnête ? On l'avoit envoyée à la ville, elle n'y aroit point voulu rester; plusieurs partis s'étoient présentés, elle les avoit tous rebutés. Qu'attendoit-elle donc ! Que vouloit-elle ? Quelle inexplicable contradi&ion! La réponse étoit simple. S'il ne s'agissoit ue d'un secours pour la jeunesse, le choix woit bientôt ait, mais 9 un maitre pour toute la vie n'est pas si facile à choisir; et puisqu'on ne peut séparer ces deux choix il faut bien attendre, et souvent perdre sa jeunesse avant de trouver l'homme avec qui l'on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie; elle avoit besoin d'un amant, mais cet amant devoit être un mari, et pour le coeur qu'il faloit au sien l'un étoit presque aussi difficile à trouver que l'autre. Tous ces jeunes gens si brillans n'avoient avec elle que la convenance de l'agr. les autre? leur man-quoient toujours ; leur esprit superficiel, leur vanité, leur jargon, leurs moeurs sans régie, leurs frivoles imita-tions la dégoutoient d'eux. Elle cherchoit un homme et ne trouvoit que des singes, elle cherchoit une ame et n'en trouvoit point. Que je suis malheureuse, disoit-elle à sa mére ! J'ai besoin d'aimer et ne vois rien qui me plaise. Mon coeur repousse tous ceux qu'attirent Tes sens. Je n'en vois pas un qui n'excite mes desirs et pas un qui ne les reprime; un gout sans estime ne =7eut durer. Ah ce n'est pas là l'homme qu'il faut à Vôtre-Sophie! son charmant modéle est empreint trop avant dans son ame. Elle ne peut aimer que lui, elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut être heureuse qu'avec lui seul. Elle aime mieux se consumer et combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre que desespérée auprès d'un homme qu'elle n'kzmeroit pas et qu'elle rendroit malheureux lui-même; il vaut mieux n'être plus que de n'être que pour souffrir. Frappée de ces singularités, sa mére les trouva trop bizarres pour n'y pas soupçonner quelque mistére. Sophie n'étoit ni précieuse ni rZ.icule. Comment cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir, à elle à qui l'on n'avoit rien tant appris dès son enfance qu'à s'ac-comoder des 'gens avec qui elle avoit à vivre et à faire de necessité 'vertu ? Ce modéle de l'homme aimable duquel elle étoit si enchantée et qui revenoit si souvent
762 EMILE dans tous ses entretiens fit conje&urer à sa mére que ce caprice avoit quelque autre fondement qu'elle ignoroit encore, et que Sophie n'avoir pas tout dit. L'infortunée, surchargée de sa peine zecrette ne cherchoit qu'à s'épancher. Sa mére la presse, elle hesite, elle se rend e n, et sortant sans rien a&re, elle rentre un moment après un livre à la main. Plaignez vôtre malheureuse fille, sa tristesse est sans reméde, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la c.zse : eh bien la voila, dit-elle en jettant le livre sur la table. La mére prend le livre et l'ouvre; c'étoient les Aventures de Telemaque. Elle ne comprend rien d'abord a cette enigme : à force de questions et de réponses obscures elle voit enfin avec une surprise facile à concevoir que sa fîlle est la rivale d'Eucharis. Sophie aimait Télémaque, et l'aimoit avec une passion dont rien ne pût la guérir. Sitôt que son pére et sa mére conurent sa manie ils en rirent et crurent la ramener par la raison. Ils se trom+ent : la raison n'étoit pas toute de leur côté; Sophie avoit aussi la sienne et savoit la faire valoir. Combien de Fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux ds leurs propres raisonemens, en leur montrant qu'ils avoient fait tout le mal eux-mêmes, qu'ils ne l'avoient peint formée pour un homme de son siécle, qu'il faudroit necessairement qu'elle 'adoptât les maniéres de penser de son mari ou qu'elle lui donnât les siennes; qu'ils lüi avoient rendu le prémier moven impossible par la maniére dont ils l'avoient élevée, et que l'autre étoit précisement ce qu'elle cher-choit. Donnez-moi, disoit-elle, un homme imbû de mes maximes ou que j'y puisse amener et je l'épouse ; mais jusques-là pourquoi me grondez-vous? Plaignez-moi. heureuse et non pas folle. Le coeur dépend-il de la volonté ? Mon pére ne l'a-t-il pas dit lui-même ? Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est pas ? Je ne suis point visionaire; je ne veux pogt un prince, je ne cherche point Télémaque, je sais qu'il n'efi qu'une fïtiion : je cherche quelqu'un qui lw ressemble; et pourquoi ce quelqu'un ne peut-il exister, puisque j'éxiste, moi qui me sens un coeur si semblable au sien ? Non, ne desho-norons pas ainsi l'humanité; ne pensons pas qu'un homme aimable et vertueux ne soit qu'une chimére. Il existe, il vit, il me cherche peut-être; il cherche une ame
LIVRE V 763 qui le sache aimer. Mais qu'est-il ? Où est-il ? Je l'ignore; il n'est aucun de ceux que j'ai vus; sans doute il n'est aucun de ceux que je verrai. 0 ma mére ! pourquoi m'avez-vous ren u la vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu'elle, le tort en est moins à moi qu'à vous. Aménerai-je ce triste recit jusqu'à sa catafirophe ? Dirai-je les longs débats qui la précéderent ? Réprésen-terai- je une mére impatientée changeant en rigueurs ses prémiéres caresses ? Montrerai-je un pére irrité oubliant ses prémiers engagemens et trakant comme une folle la plus vertueuse des filles ? Peindrai-je enfin l'infortunée, encore plus attachée à sa chimére par la persecution qu'elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort et descendant dans la tombe au moment qu'on croit l'entraîner à l'autel ? Non, j'écarte ces objets funestes. Je n'ai pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assés frappant, ce me semble, que malgre les préjugés qui naissent des moeurs du siécle, l 'enthousiasme de l'honnête et du beau n'est pas plus étranger aux femmes qu'aux hommes, et qu'il n'y a rien que sous la direCtion de la nature on ne puisse obtenir d'elles comme de nous. On m'arrête ici pour me demander si c'est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peines pour réprimer des desirs immoderés ? Je réponds que non, mais qu'aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de desirs irnmoderés. Or tout ce qui n'est pas d'elle eSt contre elle; j'ai prouvé cela mille fois. Rendons à nôtre Emile sa Sophie; ressuscitons cette aimable fille pour lui doner une imagination moins vive et un destin plus heureux. Je voulois peindre une femme ordinaire, et à force de lui elever l'ame j'ai troublé sa raison; je me suis égaré moi-même. Revenons sur nos pas. Sophie n'a qu'un bon naturel dans une ame commune; tout ce qu'elle a de plus que les autres eSt l'effet de son éducation". Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire, laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J'avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d'Emile et à les élever l'un pour l'autre et l'un avec
764 EMILE l'autre. Mais en y reflechissant j'ai trouvé que tous ces arrangemens trop prématurés étoient mal-entendus, et qu'il étoit absurde de destiner deux enfans à s'unir avant de pouvoir conoitre si cette union étoit dans l'ordre de la nature et s'ils auroient entre eux les rap-ports convenables pour la former. Il ne faut pas confon-dre ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civil. Dans le prémier état toutes les femmes conviennent à tous les hommes parce que les uns et les autres n'ont encore que la forme primitive et commune; dans le second chaque cara&ére étant dévelopé par les institutions sociales, et chaque esprit ayant receu sa forme propre et déterminée, non de l'éducation seule, mais du concours bien ou mal ordoné du naturel et de l'éduca-tion, on ne peut plus les assortir qu'en les présentant l'un I à l'autre pour voir s'ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances. Le mal eSt qu'en développant les caraaéres l'état social distingue les rangs, et que l'un de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre, plus on distingue les conditions plus on confond les caraaéres. De là les mariages mal assortis et tous les desordres qui en déri-vent; d'où l'on voit, par une conséquence évidente, que plus on s'éloigne de l'égalité plus les sentimens naturels s'altérent ; plus l'intervalle des grands aux petits s'accroit, plus le lien conjugal se relâche; plus il y a de riches et de Pauvres, moins il y a de péres et de maris. Le maitre ni 'esclave n'ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état. Voulez-vous prévenir les abus et faire d'heureux mariages ? Etouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines et consultez la nature. N'unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée, et qui ne se conviendront plus cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans quel-que situation qu'ils se trouvent, dans quelque pays qu'ils habitent, dans quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indiffé-rens dans le mariage, mais je dis que l'infIuence des ra-ports naturels l'emporte tellement sur la leur que c'est elle seule qui décide du son de la vie, et qu'il y a telle convenance de gouts, d'humeurs, de sentimens, de
LIVRE V 765 caractéres qui devroit engager un pére sage, fut-il Prince, fut-il monarque? à donner sans balancer à son fils la fille avec laque le il auroit toutes ces convenances, il fut-elle née dans une famille deshonnête, fut-elle la fille du Bourreau. Oui, je soutiens que tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis, ils joüiront d'un plus vrai bonheur à pleurer ensemble qu'ils n'en auroient dans toutes les fortunes de la terre empoisonées par la decunion des coeurs. Au lieu donc de destiner dès i'enfance une épouse à mon Emile j'ai attendu de connoitre celle qui lui convient. Ce n'est point moi qui fais cette destination c'est la nature; mon affaire eSt de trouver le choix qu'elle a fait. Mon affaire, je dis la mienne et non celle du pére, car en me confiant son fils il me tide sa place, il subti-tue mon droit au sien; c'est moi qui surs le vrai pére d'Emile, c'est moi qui l'ai fait homme. J'aurois refusé de l'elever si je n'avois pas été le maitre de le marier à son choix, c'est à dire au mien. Il n'y a que le plaisir de faire un heureux qui puisse paver ce qu'il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir. Mais ne croyez pas, non plus, que j'aye attendu pour trouver 1'Epouse d'Emile que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n'est qu'un prétexte pour lui faire connoitre les femmes, afin qu'il sente le prix de celle qui lui convient. Dès longtems Sophie eti trouvée; peut-être Emile l'a-t-il déja vüe; mais il ne la reconoitra que quand il en sera tems. Quoique l'égalité des conditions ne soit pas necessaire au mariage, quand cette égalité se joint aux autres convenances elle leur donne un nouveau prix; elle n'entre en balance avec aucune, mais la fait pancher quand tout est égal. Un homme à moins qu'il ne soit monarque ne peut pas chercher une femme dans tous les états; car les pré-jugés qu'il n'aura pas il les trouvera dans les autres, et telle fille lui conviendrait peut-être qu'il ne l'obtiendroit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d'un pére judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son ékve un établissement au dessus de son rang, car cela cc dépend pas de lui. Qand il le pourroit il ne devroit pas le vouloir encore; car qu'importe le rang au jeune homme, du moins au
766 EMILE mien ? et cependant en montant il s'expose à mille maux réels qu'il sentira toute sa vie. Je dis même qu'il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse et l'argent, parce que chacun des deux ajoûte moins de prix à l'autre qu'il n'en reçoit d'altération, que de plus on ne s'accorde jamais sur l'estimation commune, qu'enfin la préférence que chacun donne à sa mise prépare la discorde entre deux familles et souvent entre deux époux. Il est encore fort différent pour l'ordre du mariage que l'homme s'allie au dessus ou au dessous de lui. Le pré-mier cas eSt tout-à-fait contraire à la raison, le second y est plus conforme2 : comme la famille ne tient à la societé que par son chef, c'est l'état de ce chef qui régle celui de la famille entiére. Qvand il s'allie dans un rang plus bas il ne descend point, il eleve son épouse. Au contraire, en prenant une femme au dessus de lui, il l'abbaisse sans s'élever. Ainsi dans le prémier cas il y a du bien sans mal et dans le second du mal sans bien. De plus il eSt dans l'ordre de la nature que la femme obeike à l'homme. Qvand donc il la prend dans un rang inférieur l'ordre naturel et l'ordre civil s'accordent et tout va bien. C'est le contraire quand, s'alliant au dessus de lui, l'homme se met dans l'alternative de blesser son droit ou sa reconnaissance, et d'être ingrat ou méprisé. Alors la femme, prétendant à l'autorité, se rend le tiran de son chef, et le maitre devenu l'esclave se trouve la plus ridicule et la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les Rois de l'Asie honorent et tourmentent de leur alliance, et qui, dit-on, pour coucher avec leurs femmes, n'osent entrer dans le lit que par le pied. Je m'attends que beaucoup de le&eurs, se souvenant que je donne à la femme un talent naturel pour gouverner l'homme, m'accuseront ici de contradifion; ils se trom-peront pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le droit de commander, et gouverner celui qui com-mande. L'empire de la femme eSt un empire de douceur, d'addresse et de complaisance, ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un miniStre dans l'Etat, en se faisant comander ce qu'elle veut faire. En ce sens il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la
LIVRE V 767 femme a le plus d'autorité. Mais quand elle méconoit la voix du chef, qu'elle veut usurper ses droits et com-mander elle-même, il ne résulte jamais de ce desordre que rnisére, scandale et deshoneur. Reste le choix entre ses égales et ses inférieures, et je crois qu'il y a encore quelque restriction a faire pour ces derniéres; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faite le bonheur d'un honnête homme : non qu'on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les prémiers, mais parce qu'on v a peu d'idées de ce qui est beau et honnête, et que i'injutiice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes. Naturellement l'homme ne pense guéres. Penser eSt un art qu'il apprend comme tous les autres et même plus difficilementa. Je ne connais pour les deux séxes que deux classes réellement distinguées; l'une des gens qui pensent, l'autre des gens qui ne pensent cette différence vient presque uniquement de l'éducation. Un homme de la prémiére de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre; car le plus grand charme de la societé manque à la sienne lorsqu'avant une femme il eSt réduit à penser seul. Les gens qui-passent exactement la vie entiére à travailler pour vivre n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intéreSt et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux moeurs; souvent même elle y sert; souvent on compose avec ses devoirs à force d'y réfléchir et l'on finit par mettre un jargon à la place des choses. La conscience eSt le plus éclairé des philosophes; on n'a pas besoin de savoir les O$~S de Ciceron pour être homme de bien, et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c'eSt qu'honnêteté. 1Mais il n'en eSt pas moins vrai qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable, et c'est une triSte chose pour un pére de famille qui se plait dans sa maison 'être forcé de s'y renfermer en lui-même, et de ne pouvoir s'y faire entendre à personne. D'ailleurs, comment une femme qui n'a nulle habitude de réfléchir elevera-t-elle ses enfans ? Comment dis-cernera- t-elle ce qui leur convient ? Comment les dis-posera- t-elle aux vertus qu'elle ne connait pas, au mérite dont elle n'a nulle idée ? Elle ne saura que les
768 EMILE flater ou les menacer, les rendre insolens ou craintifs; elle en fera des singes maniérés ou d'étourdis poliçons jamais de bons esprits ni des enfans aimables. Il ne convient donc pas à un homme qui a de l'éduca-tion de prendre une femme qui n'en ait point, ni par consequent dans un rang où l'on ne sauroit en avoir. Mais j'aimerois encore cent fois mieux une fille simple et grossiérement elevée qu'une fille savante et bel-esprit qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de litterature dont elle se feroit la présidente. Une femme bel-esprit est le fléau de son mari, de ses enfans, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la sublime élé-vation de son beau genie, elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la maniére de Mademoiselle de l'Enclod. Au dehors elle eSt toujours ridicule et très justement critiquée, parce qu'on ne peut manquer de l'être aussitôt qu'on sort de son état et qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talens n'en imposent jamais qu'aux sots. On sait toujours quel eSt l'artiste ou l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent. On sait quel est le discret homme de lettres qui leur diAe en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie eA indigne d'une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talens, sa prétention les aviliroit. Sa dignité eti d'être ignorée : sa gloire est dans l'estime de son mari; ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Le&eur, je m'en rapporte à vous-même : soyez de bonne foi. Lequel vous donne meilleure opinion d'une femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de son séxe, des soins de son ménage, environée des hardes de ses enfans, ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes, et de petits billets peints de toutes les couleurs ? Toute fille lettrée restera fille toute sa vie, quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre. Après ces considerations vient celle de la figure; c'est la prémiére qui frape et la derniére qu'on doit faire, mais encore ne la faut-il pas compter pour rien. La grande beauté me paroit plustôt à fuir qu'à rechercher
LIVRE V 769 dans le. mariage. La beaute s'use promptement par la possession; au bout de six semaines elle n'est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange, son mari eSt le plus malheureux des hommes, et quand elle seroit un ange, comment emuêchera-t-elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'ennemis-? Si l'extrême laideur n'êtoit pas dégoutante je la préférerois à l'extrême beauté; car en peu de tems l'une et l'autre étant nulle pour le mari, la beauté devient un inconvénient et la lai-deur un avantage : mais la laideur qui produit le dégout eSt le plus grand des malheurs; ce sentiment loin de s'effacer augmente sans cesse et se tourne en haine. C'est un enfer qu'un pareil mariage; il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. Desirez en tout la médiocrité sans en excepter la beauté même. Une figure agréable et prévenante qui n'inspire pas l'amour mais la bienveuillance es% ce qu'on doit préférer; elle est sans préjudice pour le mari, et l'avantage en tourne au profit commun. Les graces ne s'usent pas comme la beauté; elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse, et au bout de trente ans de mariage une honnête femme avec des graces plait à son mari comme le prémier jour. Telles sont les réfléxions qui n;'ont déterminé dans le choix de Sophie. Elêve de la nature ainsi qu'Emile elle est faite pour lui plus qu'aucune autre; elle sera la femme de l'homme. Elle est son égale par la naissance et par le mérite, son inférieure par la fortune. Elle n'en-chante pas au prémier coup d'oeil, mais elle plait chaque jour davantage. Son plus grand charme n'agit que par degrés, il ne se déploye que dans l'intimité du commerce et son mari le sentira plus que persone au monde; son éducation n'est ni brillante ni négligée; elle a du goût sans étude, des talens sans art, du jugement sans connois-sances. Son esprit ne sait pas, mais il eSt cultivé pour apprendre, t'es? une terre bien préparée qui n'attend que le grain pour rapporter. Elle n'a jamais lu de livre que Barrême, et Télémaque qui lui tomba par hasard dans les mains; mais une fille capable de se passioner pour Télémaque a-t-elle un coeur sans sentiment et un esprit sans délicatesse ? 0 l'aimable ignorante ! Heureux celui qu'on detine à l'instruire. Elle ne sera point le profes-
770 EMILE seur de son mari mais son disciple; loin de vouloir l'assujetir à ses gouts elle prendra les. siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle étoit savante : il aura le plaisir de lui tout enseigner. Il est temps, enfin, qu'ils se voyent; travaillons à les rapprocher. |