Voici ce que le Grand
Dictionnaire Larousse du XIXe siècle nous dit a propos du
roman:
Paul et Virginie, roman, par Bernardin de Saint-Pierre (Paris,
1788). Cette production, qui est non seulement le chef-d'uvre
de l'auteur, mais encore un des chefs-d'uvres de notre langue,
cette pastorale, d'une forme si neuve, fut inspirée, dit-on,
à l'auteur par une anecdote recueillie à l'Île
de France; mais cette anecdote n'offrait rien du charme que Bernardin
a répandu dans son récit. C'est lui qui a créé
les deux figures de Paul et de Virginie, qu'on n'oubliera jamais,
qui a imaginé cette vie si simple et si pure, et qui, réalisant
les rêves de la jeunesse, a peint le bonheur de la vertu et
de l'innocence dans une pauvre famille, rejetée loin de l'Europe
par l'infortune et par le préjugé.
«Ce ne fut pas sans surprise, dit M. de Barante, qu'on vit,
au milieu d'un siècle si éloigné de la simplicité
des sentiments et de la peinture naïve de la nature, apparaître
comme par phénomène un écrit revêtu de
ces couleurs, dont l'usage paraissait perdu. La postérité
aura peine à croire que Paul et Virginie ait été
composé à la fin du XVIIIe siècle. Sans doute,
elle devinera qu'un esprit amoureux de la solitude et de la méditation,
inspiré par le spectacle d'une nature encore sauvage et presque
vierge, pouvait seul tracer ce tableau.»
«D'où vient, dit M. Patin, ce charme secret qui nous
pénètre à la lecture de Paul et Virginie?
Ce n'est sans doute ni du rang des personnages, ni de l'éclat
de leur vie, ni de la singularité de leurs aventures. Deux
pauvres femmes exilées, qui n'ont plus d'autre bien que leurs
enfants; deux jeunes gens simples et ignorants; deux vieux serviteurs;
un ami dans le voisinage, voilà tous les membres de cette petite
société. C'est dans une île presque déserte
(l'Île de France), dans une gorge de montagnes, au milieu des
rochers, qu'ils se sont retirés tous pour y cacher leur infortune.
Ils y habitent des chaumières élevées par leurs
mains, décorées pour tout ornement des instruments de
leurs travaux, et qu'entourent quelques faibles cultures qui soutiennent
leur existence... Jamais, j'ose le dire, des images plus ravissantes
de bonheur et de vertu ne s'étaient trouvées réunies,
dans un même ouvrage, à une peinture plus vraie de la
vie commune et vulgaire; c'est l'expression fidèle de ces murs
simples et rustiques qui nous rend si vraisemblable la perfection
presque idéale de cette morale évangélique. C'est
cette vérité de murs qui fait à mon sens
le premier mérite de Paul et Virginie, et je trouve
l'éloge le plus complet de l'ouvrage dans cette exclamation
naïve du gouverneur, lorsqu'il s'écrie, charmé
du spectacle de ces familles fortunées: «Il n'y a ici
que des meubles de bois; mais on y trouve des visages sereins, et
des curs d'or.»
Terminons par cet autre jugement de Chateaubriand: «Le charme
de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique,
qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet
éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée
de fleurs. Les personnages sont aussi simples que l'intrigue: ce sont
deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe,
deux fidèles esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces
honnêtes gens ont un écrivain digne de leur vie: un vieillard
demeuré seul dans la montagne, et qui survit à ce qu'il
aima, raconte à un voyageur les malheurs de ses amis sur les
débris de leurs cabanes... Cette pastorale ne ressemble ni
aux idylles de Théocrite, ni aux églogues de Virgile,
ni tout à fait aux grandes scènes rustiques d'Hésiode,
d'Homère et de la Bible; mais elle rappelle quelque chose d'ineffable,
comme la parabole du Bon Pasteur.»...