LE FÉLIBRIGEPHILIPPE MARTEL pp. 567 Chaque année, vers la Pentecôte, une ville du midi de la France -jamais la même - est le théâtre d'étranges festivités. Les groupes folkloriques tiennent la rue, tandis que se décernent des prix littéraires qui récompensent des oeuvres écrites dans une langue, la langue d'oc, que bien peu de Français savent lire et dont beaucoup, d'ailleurs, ignorent jusqu'à l'existence. Tandis que des personnalités parfois venues de loin - à l'échelle de ce Midi qui va de L'Atlantique aux Alpes - prononcent, dans cette même langue, des discours souvent revendicatifs. Et que le maire de la ville élue y va, lui aussi, de sa harangue, dans la langue de ses administrés d'un jour, quitte d'ailleurs à l'écorcher quelque peu. Cette fête, c'est la Santo Estello, la grand-messe et l'assemblée générale d'une association plus que centenaire, le Félibrige. Son but : promouvoir la renaissance de la langue d'oc, instrument d'expression du peuple méridional - d'autres disent du peuple occitan. Ces jours-là, une langue qui recule chaque jour dans l'usage quotidien peut donner l'illusion qu'elle est langue publique, chargée du prestige que confèrent les beaux vers et les cérémonies solennelles. Ces jours-là, revit symboliquement, et à voix haute, une langue que la culture française considère comme condamnée depuis des siècles, et à l'expression de laquelle elle reste obstinément indifférente. Pendant ces quelques jours, une poignée d'intellectuels met en scène, pour la population d'une fraction de son territoire de référence, le grand jeu d'une mémoire nationalitaire oubliée. Simple manifestation folklorique? Jamboree de vieux scouts nostalgiques aux totems délabrés? On peut être tenté de répondre par l'affirmative - et combien d'intellectuels français succomberaient volontiers à cette tentation, si ces fêtes pouvaient retenir si peu que ce soit leur attention? Ce n'est pourtant pas si simple. Non que le folklore ou la nostalgie soient totalement absents en l'occurrence. Mais ces fastes sont aussi le signal d'autre chose, qui peut
pp. 568-9 prendre, ailleurs, des formes différentes. Parfois de l'ordre du seul symbole : la Région Midi-Pyrénées arbore ainsi un drapeau marqué de cette croix occitane qui était jusque-là l'apanage des divers mouvements occitanistes de l'après-68. Parfois aussi de l'ordre de la pratique culturelle : ces lycées où s'enseigne, dans des conditions souvent précaires, la langue d'oc; ou ces troupes de théâtre, ces groupes de musiciens qui utilisent cette même langue. Pas du tout, bien sûr, comme les félibres en leur fête. Et pour dire autre chose, qui peut d'ailleurs effaroucher ces félibres. Mais c'est bel et bien la même langue. Nous voici devant un paradoxe, et un paradoxe suffisamment fort pour justifier la présence, ici, d'une étude sur ces fous de l'occitan. Nous sommes en France, vieille nation nantie d'une vieille culture. Une nation, une culture pour lesquelles l'unité constitue une valeur fondatrice, sinon un tabou. Cette unité, politique, culturelle, linguistique, l'État français, sous ses formes successives, n'a cessé de l'imposer, depuis la fin du Moyen Âge, à la conscience de sujets qui bien souvent vivaient des pratiques culturelles peu en rapport avec l'image idéale proposée par l'État. Le salut, devenu rituel de nos jours chez les historiens et les géographes, à la légendaire diversité française ne change rien au fait que l'histoire de la construction de l'idée France est faite d'un effort tenace de réduction de cette diversité. Le processus devrait aujourd'hui être arrivé à son terme, du moins en ce qui concerne ce qu'on peut appeler la diversité héritée : l'école obligatoire, les media, l'écrit sous toutes ses formes, l'homogénéisation du territoire. la construction d'une économie nationale, des brassages de population toujours plus intenses, tout cela a porté de rudes coups aux particularismes culturels ou linguistiques des périphéries de l'espace national. Ce n'est pas niable. Et pourtant, c'est au moment où ce processus séculaire s'accélère, au milieu du XIXe siècle, qu'apparaissent en Bretagne ou en pays d'oc des mouvements qui le mettent en question. Et, à l'orée du XXIe siècle, ces mouvements sont toujours là. Ils n'ont certes pas pu inverser le processus. Mais il n'a pas pu les dévorer. On va ici essayer de comprendre pourquoi, à travers un exemple, celui de la revendication occitane, telle que la fonde au XIXe siècle le Félibrige. Avec quelques questions simples : d'où vient le Félibrige? Quel est son projet : rupture avec la France, au nom d'un nationalisme d'oc antithétique de celui de l'État? Imposition à cet État de la reconnaissance, sur son sol, à l'intérieur de son corps social, d'une entité propre, nécessitant des institutions spécifiques? Peut-on situer la revendication occitane sur l'échiquier politique national? Quelles réactions son existence même et son message ont-ils suscitées, sur son propre sol et à Paris? A-t-elle pu si peu que ce soit modifier l'idée que l'on se fait en France de la culture « nationale » dans ses rapports avec les cultures « régionales »? C'est ce que l'on va essayer maintenant de voir. 1. Aux commencements était le Midi.
Ce Midi, c'est d'abord une expression géographique, le pendant de ce Nord qui constitue, dans le Bassin parisien, le cur politique et culturel de la France. Une simple division fonctionnelle de ce grand tout géométrique qu'est le territoire national. Et c'est d'abord cela qu'y ont vu ceux qui, à la fin de l'Ancien Régime, inventent le concept, qu'ils mettent aussitôt au service d'un projet de rationalisation de la perception et, potentiellement, de l'administration de ce territoire. Mais pourtant, dès cette époque, on sait bien que ce n'est pas seulement cette pure abstraction tracée sur une carte muette aux découpages symétriques. C'est aussi un milieu particulier, au climat spécifique - ce climat dont on commence alors à « savoir » qu'il influe sur le « tempérament » des « peuples », même si les nuances climatiques internes à ce vaste Midi, selon qu'il est atlantique ou méditerranéen, apparaissent encore peu pertinentes, si même on les perçoit. Ce sont aussi des paysages, les plus hautes montagnes, sinon les seules, d'ailleurs, du royaume. Des mers, comme cette Méditerranée qui ouvre sur l'Orient. Et enfin, le Midi, c'est le lieu où vivent des hommes dont on sait qu'ils obéissent à d'autres usages juridiques, qu'ils travaillent la terre suivant d'autres techniques - et on n'ignore déjà pas qu'elles sont moins performantes -, qu'ils ont leurs propres coutumes, leur propre rapport au sacré. Leur propre langue, enfin, écartée de l'écrit administratif au XVIe siècle, marginalisée en tant qu'instrument littéraire, mais omniprésente comme langue parlée, y compris, au XVIIIe siècle, chez les grands bourgeois de Marseille, par exemple. Bien entendu, les limites septentrionales de ces divers phénomènes ne coïncident que rarement: Il n'existe pas, sur le terrain, une frontière opaque où viendraient buter et se fondre simultanément l'aire de l'assolement biennal,' celle de l'araire, celle des toits plats à tuiles creuses, celle du droit écrit, ou de la cuisine à l'huile, avec l'isoglosse de la non-palatalisation de /A/ latin en prime. Il y a plusieurs « Midi », aux contours variables, quand on y regarde de près. Mais il est rare que la conscience française y regarde de près, et elle regroupe tout dans ce vaste Midi étrange, peuplé alors, dans le vocabulaire du temps, de gens uniformément dénommés Gascons - même quand ils sont en fait languedociens : vu de loin, ce sont là distinctions oiseuses. Ce qui est clair, en tout cas, c'est que Ce Midi n'a pas bonne presse. Il est lointain - mais le goût pour le dépaysement n'est pas encore assez fort dans les consciences pour que cela lui soit un atout; il est presque Etranger, un peu italien, un peu espagnol. À ses habitants toute une tradition littéraire prête déjà des traits peu
pp. 570-1 flatteurs : le « Gascon » est un gueux riche seulement de ses hâbleries. Leur jargon fait rire, comme dans Monsieur de Pourceaugnac, ou irrite : c'est la réaction de Racine « descendant » à Uzès. C'est le Royaume, certes; mais est-ce vraiment la France? D'autant plus que subsistent en ces contrées lointaines des institutions provinciales, largement fossilisées, mais toujours présentes. On ne réunit plus les États de Provence ou de Languedoc, mais leur souvenir survit, périodiquement mobilisé par les robins locaux. Et les parlements sont toujours là. Jusqu'en 1789, du moins. C'est cette année-là que le paysage commence à bouler. La Révolution inaugure une série de bouleversements qui vont modifier à la fois la physionomie même du « Midi » et son rapport à l'ensemble français. Pour résumer : - Le mouvement de la Fédération né dans l'été 89 superpose aux vieilles appartenances provinciales des solidarités nouvelles, dynamiques, entre communautés libérées, en théorie du moins. La naissance d'un nouveau type de société politique implique l'émergence d'une nouvelle identité, celle des « égaux » dans le cadre du territoire de la « nation ». Provence, Rouergue, Languedoc étaient des faits institutionnels, érodés mais toujours vivants dans les consciences ; ce sont maintenant des souvenirs historiques blent6t encombrants, sinon carrément suspects. La Révolution introduit, certes, de nouveaux clivages dans la société française, mais l'effacement du clivage Provincial ne sera plus remis en cause. L'adhésion à la France, fût-elle départementalisée, est à présent acquise. - En ce qui concerne la langue, la Révolution, grande importance à la diffusion du français et à l'anéantissement des « patois » pour reprendre la terminologie de l'abbé Grégoire. Langue de la Loi, langue de la Raison, le français est appelé à se substituer, dans les pratiques des citoyens, à des jargons qui ne sont que l'héritage du morcellement féodal et l'outil imparfait de l'expression des aspirations des peuples des campagnes. Ce sont du même coup deux piliers importants du maintien d'une conscience « méridionale » - le sentiment d'appartenance à un territoire, la spécificité d'une pratique linguistique - qui sont invalidés, dans les consciences. Le Midi peut devenir français. Les débuts du XIXe siècle ne font qu'amplifier le phénomène. La révolution industrielle s'attaque aux fondements des sociétés traditionnelles du Sud. Intégré au marché national en formation, ce dernier voit se modifier équilibres et sa dynamique antérieurs. Le rapport au Nord, à Paris, centre initiatives financières, prime désormais sur les anciennes transversalités. Les hommes des montagnes occitanes migraient jusque-là vers le sud, jusq'en Espagne, souvent. Ils découvrent, maintenant
la route du nord. Là où vont bientôt les premières
lignes de chemin de fer.
L'alphabétisation, en gagnant du terrain, ronge l'espace de l'occitan. Bien sûr, elle se fait en français, les autorités y veillent, habiles à débusquer les instituteurs qui ignoreraient la langue nationale: La langue du journal, celle aussi du débat politique, dès lors que le suffrage universel permet l'extension de cc débat aux couches populaires. La langue des nouveaux rapports économiques, celle de la banque, du chemin de fer, des patrons, même si les ouvriers occitans créent souvent leur propre lexique technique dans leur « patois ». L'acquisition du français devient un enjeu vital. L'ignorer, c'est se couper du mouvement de la société, s'enterrer dans la marginalité, renoncer à toute ascension sociale. L'occitan est maintenant inutile, sinon carrément nuisible. Les bourgeoisies urbaines l'abandonnent vers le milieu du siècle ; les nouvelles classes moyennes suivront leur exemple. À la fin du XIXe siècle, l'occitan n'est plus que la langue quotidienne des classes populaires des campagnes et des villes. Ceux-là même qui l'utilisent encore le font sous le signe du complexe diglossique : la langue de prestige, celle du débat public, des idées générales, celle du progrès, celle aussi des « messieurs », c'est le français. Le « patois », c'est de plus en plus la langue de la microcommunauté, villageoise ou familiale, celle de la subjectivité, de la fête, de la colère - mais de toute façon une langue d'inférieurs, dont il convient d'avoir honte. Cela eût dû signifier la mort sans phrase de tout particularisme « occitan ». De fait, les fondements de ce particularisme sont plus que malmenés : sur le long terme, les dommages subis sont irréparables, d'autant plus irréparables que nul n'a intérêt, au fond, à les réparer. Après tout, la conquête de la citoyenneté, celle de l'instruction, celle du bien-être que peut procurer le progrès valent bien la renonciation aux vieilles lunes provinciales. Autant le dire tout de suite, car cela conditionne toute l'évolution ultérieure du Félibrige, on chercherait en vain dans la société occitane du temps les traces d'une frustration nationale, l'impatience face au joug d'un pouvoir perçu comme étranger. On n'est pas ici aux marges de l'empire des Habsbourg - ni même en Catalogne « espagnole ». L'adhésion au modèle français fait, en pays d'oc, figure d'automatisme qu'il n'est même nul besoin de formuler. Et, pourtant, l'intégration n'est pas totale. Son caractère incomplet se mesure à quelques signes. Un certain retard dans le développement économique, d'abord. On pense tout de suite à la légendaire ligne Saint-Malo-Genève (voir, au vol. 1, le texte de Roger Chartier), qui se trouve laisser du mauvais côté l'espace occitan, périphérie sous-développée d'un ensemble en progression. Poids persistant de l'agriculture, insuffisance des matières premières et de leur exploitation,
pp. 572-3 sous-équipement, pauvreté en capitaux, mais aussi en entrepreneurs, dépendance, bientôt, par rapport à des centres de décision, industriels ou financiers, extérieurs au Sud : le Midi occitan subit la révolution industrielle plus qu'il ne l'accompagne ou ne l'assume. Même décalage en ce qui concerne les mentalités et les comportements. Le Midi, c'est le pays de la répugnance à la conscription, de la résistance à l'impôt, de la violence, aussi. Il serait audacieux d'y voir le symptôme d'un malaise nationalitaire, d'un inconscient occitan au travail ; mais, quelle que soit l'explication de cette convergence de déviances - et à notre connaissance, nul n'en a proposé de définitive -, cette convergence existe bel et bien. L'opinion nationale en a d'ailleurs conscience. Le Midi que découvrent les voyageurs romantiques, les Stendhal, Mérimée, Dumas, Hugo, ou le Michelet du Tableau de la France, c'est un autre pays. Un pays excessif, au climat brutal, aux habitants passionnés - trop passionnés. les hommes bruns aux yeux noirs, à la parole sonore, au geste brusque, ceux qui ont fait la Terreur blanche. Un prolongement, sur le sol national, de l'Italie ou de l'Espagne, si ce n'est même du Maghreb. A la fin de la IIe République, les observateurs du parti de l'ordre pourront ajouter une touche supplémentaire au tableau : par ses votes, le Midi se place du côté des extrêmes, ultra-blanc dans le Massif central ou la Vendée provençale de la basse vallée du Rhône, ultra-rouge dans les campagnes languedociennes ou provençales, alors même que commence à s'esquisser, à l'échelle nationale, une opposition simple entre villes remuantes et campagnes assagies. Par un paradoxe qui ne peut qu'avoir son influence sur la prise de conscience, chez des intellectuels méridionaux, de leur spécificité, c'est au moment même où le chemin de fer rapproche physiquement Nord et Sud que le regard de Paris rétablit la distance, en imposant l'image d'un Sud exotique inquiétant, d'abord, avant que Daudet et quelques autres ne le rendent simplement risible. C'est le Nord qui invente le Midi, alors? Pourquoi pas? Grégoire lui-même, Lorsqu'il se taille à bon compte un costume de révolutionnaire convaincu en ferraillant sans risque contre les patois, s'installe assez vite dans une réjouissante contradiction. En collectant par un questionnaire soigneusement orienté, des informations sur les jargons qu'il entend détruire, il stimule en fait l'interet des patriotes auxquels il s'adresse pour l'objet qu'il leur demande d'autopsier. On lui adresse avec obligeance des textes, des Texiques, des observations, voire des poèmes révolutionnaires dans ces patois condamnés. Le jacobin insoupçonnable qu'est alors Chabot peut bien emboîter 15 pas à son correspondant illustre sur la nécessité patriotique d'anéantir les idiomes, il n'en laisse pas moins echapper comme par mégarde des appréciations louangeuses pour tel ou tel de ceux qui ont illustré littérairement l'occitan. Le grand rapport Grégoire du 16 prairial an II ne
manque pas d'ambiguïté lui non plus : s'il confirme et théorise
la nécessité de la mort des patois, il n'en balise pas
moins le champ d'études qu'ils peuvent représenter, pour
l'histoire de la langue et de la littérature, pour l'étymologie.
On tue les patois, mais c'est pour mieux détrousser leurs cadavres.
Du coup, fût-ce comme prétexte à grimoires, ils
existent bel et bien.
L'époque suivante va amplifier la contradiction. C'est le premier Empire qui, avec Coquebert de Montbret, lance la première grande enquête proprement dialectologique sur les langues parlées dans l'Empire. Là encore, le regard investigateur des préfets suscite parfois, chez les érudits locaux auxquels on confie le travail pratique, des vocations d'amis des vieux idiomes. Mais ce n'est encore rien. Paris va maintenant découvrir les fastes de l'Occitanie médiévale, fournissant ainsi un aliment inespéré à la fierté des intellectuels du Sud. On avait commencé à redécouvrir les troubadours dès le XVIIIe siècle. Au début du suivant, ils entrent dans le discours en vogue sur les origines de la littérature française. Sismondi les étudie dès 1811. Raynouard, provençal et ancien conventionnel, donne au début de la Restauration le premier dictionnaire de leur langue et une anthologie de leurs meilleures oeuvres. Parallèlement, les historiens libéraux - Sismondi, encore, Augustin Thierry, Guizot - remettent au goût du jour le souvenir des albigeois. Ils opposent un Midi médiéval tolérant, démocrate, progressiste, raffiné, à un Nord barbare fanatique, féodal, arriéré. Ce n'est bien sûr que prétexte à projeter sur le passé l'ombre d'un affrontement contemporain : le combat des lumières albigeoises et des ténèbres cléricales au XIIIe siècle, c'est le prologue mythique du grand combat révolutionnaire contemporain, et les consuls toulousains de 1218 ne sont que les ancêtres disparus d'un tiers état bien vivant. Mais, en attendant on fournit aux Méridionaux des armes singulièrement bien aiguisées. Le Midi écrasé de soleil, peuplé d'individus excessifs et suspects, cette périphérie attardée de l'espace national, ce serait donc aussi le berceau de la culture et de la démocratie? Dès les années 1840, les maîtres du Nord vont ainsi susciter là-bas, des disciples inattendus, qui vont s'approprier, à leur façon, le tableau idyllique du grand Moyen Âge occitan - et, da même coup, réhabiliter, dans le présent, la langue de ce Moyen Âge, telle qu'elle survit dans des patois si longtemps décriés. Si l'on ajoute à cela le goût nouveau et bien romantique pour la culture populaire, la découverte de la dignité et de l'intérêt des naïves chansons paysannes et des contes merveilleux des aïeules villageoises, on imagine le résultat : c'est Paris qui crée l'appel d'air dans lequel va s'engouffrer la renaissance d'oc. Dernière contradiction : ce sont les jeunes Méridionaux les mieux au fait de l'évolution culturelle nationale, les plus francisés, donc, qui vont faire le
pp. 574-5 travail. C'est l'enseignement français, en français, qui forme ceux qui vont mettre en cause un de ses dogmes les plus fondamentaux, celui du monolinguisme et de la guerre aux patois. Car seuls ceux qui ont pu négocier le virage de la francisation peuvent se permettre de regarder en arrière, vers la culture qu'ils ont dû abandonner au passage. Cet abandon nécessaire peut être VCW sous l'angle du regret nostalgique pour la langue d'enfance. Mais il peut aussi apparaître, à la lumière des grands textes français sur les gloires médiévales, comme une dépossession, une injustice historique qu'il importe de réparer. Au départ, la plupart de ceux qui se mêlent d'écrire en occitan sont mus par la première motivation. Lorsque la seconde se répand, les temps sont murs pour un saut qualitatif : le passage de l'écriture solitaire à l'action collective pour le renouveau de la langue du Sud et la reconquête de ses droits historiques. Le Félibrige peut naître. 2 . Le Félibrige. Bien sûr, ce n'est pas si simple. Dès les années 1840, tout est en place ; le Montalbanais Mary-Lafon a assuré, entre 1812 et 1845, le détournement du discours national sur le Moyen Age occitan, en le recentrant. Sa grande histoire du Midi en quatre volumes part des ancêtres ibères, déjà profondément démocrates, et se déroule ensuite, d'une invasion septentrionale à l'autre, jusqu'à l'écrasement des Girondins. Le grand XIIe siècle constitue le point culminant de cet itinéraire, Le peuple du Midi, épris de liberté politique et religieuse, se lance régulièrement dans l'aventure de la révolte, sous le signe de la Reforme au XVIe siècle, de la démocratie à d'autres époques - celle de l'Ormée bordelaise ail XVII' siècle, celle de la Révolution girondine. À chaque fois, le Nord brise son élan, à travers une suite de répressions militaires qui rejouent indéfiniment la vieille croisade des albigeois. Ce qui ne veut d'ailleurs pis dire que Mary-Lafon refuse la France : libéral, il assume l'héritage de 89 ; simplement, ce sont pour lui les Méridionaux qui incarnent le mieux, de par leurs vertus ancestrales, la fidélité à cet héritage et à la cause de la liberté. On voit qu'on est loin ici d'une quelconque nostalgie des provinces d'Ancien Régime. En tout état de cause, cette lecture de l'histoire occitane comme tradition de révolte est appelée à un long avenir. A peu près à la même époque, un autre homme, un poète celui-là, opère la percée de l'écrit d'oc en direction du public le plus large, et pas seulement au sud. L'Agenais Jasmin, coiffeur de son état, parcourt le Midi tout entier, partout où l'on comprend l'occitan, pour régaler les foules de poèmes dramatiques, sinon mélodramatiques, qui suscitent enthousiasme et émula- tion. Jasmin devient un modèle pour quiconque
entreprend d'écrire en oc, Mieux : il a l'oreille de Paris. Le
roi Louis-Philippe l'invite. Sainte-Beuve l'encense. Notre homme chante
en patois, certes, mais il chante si bien !
II est vrai qu'il ne chante pas n'importe quoi. Son créneau, c'est le pittoresque populaire et l'attendrissement. Il chante la charité pour les pauvres et joint d'ailleurs le genre à la parole. La révolte lui est assez étrangère : son peuple à lui ne fait peser nulle menace sur l'ordre social. Et il consacrera, plus tard, l'un de ses derniers poèmes à une réfutation des thèses du jeune Renan! Mais peu importe, il a prouvé qu'il existait un public pour l'occitan littéraire et aussi des possibilités de reconnaissance nationale. Tout cela, cependant, ne suffit pas à cristalliser le mouvement qui grandit en terre d'oc. Jasmin, pas peu fier de son succès personnel, n'a pas le sens du jeu collective. Mary-Lafon, prosaïque historien en français de surcroît, est étranger au monde des écrivains occitans. Ces derniers, éparpillés entre les diverses villes du Midi - Toulouse, Montpellier, Béziers, Avignon, Aix, Marseille, Nice... -, sont séparés par les distances géographiques, les incompatibilités d'humeur, les choix graphiques, car il n'existe pas de norme graphique incontestée pour l'occitan. Il est bien difficile de leur faire admettre un projet commun et une organisation au service de ce projet. Deux congrès se tiennent en Provence, là où les écrivains sont le plus nombreux, en 1852 (Arles) et 1853 (Aix). Ils permettent aux participants de déclamer leurs oeuvres, mais non de se regrouper durablement. L'année suivante, un petit groupe de jeunes poètes avignonnais qui a participe activement aux deux congrès décide de franchir le pas. Les autres écrivains restent divisés, eux-mêmes fonderont leur propre association. L'unification, la nécessaire coordination par le haut des énergies d'oc a échoué : on prendra le problème par l'autre bout, en créant un pôle qui, en se renforçant, attiera progressivement les bonnes volontés. Il y a là un fils de jardinier de Saint-Rémy-de-Provence, Joseph Roumanille, le fils d'un imprimeur avignonnais, Theodore Aubanel, et un jeune licencié en droit, fils d'un propriétaire villageois des environs de Saint-Rémy, un certain Frédéric Mistral. Et quelques comparses. L'aîné, Roumanille, vient d'avoir trente-cinq ans, les autres ont moins de vingt-cinq ans : des enfants, aux yeux des Poètes les plus expérimentés. En mai 1854, ils constituent formellement leur petit cercle en association. Ils lui donnent un nom, le Félibrige ; ils se donnent un titre : les félibres. Magnifique trouvaille : le mot ne veut en lui-même strictement rien dire - il ne peut donc designer d'autre réalité que ce qu'en feront ceux qui s'en pr6valenr. Son côté mystérieux constitue un attrait supplémentaire : années et Mistral - qui a trouvé le mot dans un vieux cantique - saura créer, avec un rare sens de la mise en scène, tout un rituel « félibréen » qui accentue encore te côté confrérie occulte de la chose.
p.576 Mais le Félibrige, ce n'est pas seulement une trouvaille publicitaire. C'est aussi un projet, rénover la littérature d'or, pour en faire une littérature à part entière. Bien sûr, ce projet commun recouvre quelques divergences : pour Roumanille, polémiste Légitimiste à ses heures, rendre sa dignité à la littérature d'oc signifie exclusivement en faire l'outil épuré de l'évangélisation du bon peuple occitanophone. Pour Aubanel - tout catholique qu'il soit en sa qualité d'héritier du titre d'imprimeur du pape - ou pour Mistral, jeune quarante-huitard aux convictions religieuses vacillantes, la question est ailleurs. II s'agit de faire du « provençal », puisque c'est cette forme d'occitan qu'ils pratiquent, un outil de création moderne : « nous avons des postes, il nous faut des prosateurs, il nous faut tout ce qu'ont les autres langues », écrit le second au premier dès 1853. Virage fondamental : ses prédécesseurs désobéissaient à feu (Grégoire en écrivant patois, mais ils lui restaient au moins fidèles sur deux points centraux. Pour eux le « patois » était promis à la mort. Ils seraient les derniers à l'utiliser, et ils en tiraient gloire. De plus, pour la plupart, ils le jugeaient inapte à l'expression de la modernité et du sérieux. Sa saveur populaire était son seul mérite. Le jeune Mistral est au confluent de plusieurs traditions culturelles : héritier, par ses origines sociales, d'une pratique encore solide de l'occitan parlé et d'une culture « populaire » encore vivante, il s'est aussi initié, pendant des études irréprochables, à la culture savante, celle qui s'écrit en français, celle de ses grands contemporains, mais aussi tout ce qui concerne la redécouverte du Midi médiéval. Son but, à partir de ce moment : élever la langue populaire à un rang équivalent à celui qu'elle occupait au XIIe siècle, en se donnant comme modèle formel la littérature contemporaine en français et en visant le même public, celui des élites cultivées, toutes francisées soient-elles. Dernier point sur lequel les « félibres » innovent, celui de la graphie; d'une part, ils élaborent une norme cohérente, pour la langue qu'ils écrivent et s'engagent collectivement à la respecter, d'autre part, ils imposent ce système à quiconque entend collaborer avec eux : dès lors qu'ils lancent, en 1855, un almanach (L'Armana Prouvençau), lieu potentiel de publication pour les écrivains d'oc, ils peuvent se permettre d'imposer leurs conditions à quiconque entend y figurer. En 1859, Mistral, décidément le vrai leader du groupe, frappe un grand coup : il publie un long poème épique, Mirèio. En apparence l'histoire de deux adolescents dont l'amour est contrarié parles convenances sociales. Mais c'est en fait beaucoup plus : la reconquête, pour une oeuvre de longue haleine, d'un registre littéraire prestigieux, délaissé depuis des siècles par l'écrit d'oc au profit de genres plus « familiers ». Mirèio est une épopée, or les prédécesseurs de Mistral, depuis le XVII siècle, se limitaient à l'épopée travestie, à la
pp.578-9 façon du Lutrin de Boileau. Le modèle, pour le jeune Provençal, c'est au contraire l'oeuvre des grands ancêtres de l'Antiquité. Dès les premiers vers, il se revendique « humble écolier du grand Homère », et il a aussi bien lu Virgile. Du même coup, de telles références le placent en porte à faux par rapport à toute l'évolution de la littérature nationale depuis les débuts du XIXe siècle ; mais l'influence de cette dernière n'est pas absente pour autant. Et, en adaptant les procédés de l'épopée classique à la société dans laquelle il fait vivre ses personnages - la paysannerie de la basse Provence -, Mistral procède avec suffisamment d'adresse pour éviter le ridicule. Il y aura dans Mirèio l'équivalent de la descente aux Enfers de l'Odyssée ou de l'Énéide ; mais c'est un enfer peuplé des figures de la tradition fantastique provençale. L'écriture, enfin, institue un nouveau registre linguistique pour l'occitan. Ses prédécesseurs hésitaient entre deux voies : quand ils entendaient écrire un texte ambitieux, ils n'avaient d'autre recours que le décalque plus ou moins adroit de la rhétorique classique française, dans son vocabulaire et sa syntaxe. S'ils refusaient cela, pour rester plus proches de l'expressivité de la langue telle que la parlaient ses détenteurs naturels des classes populaires, ils refusaient du même coup toute ambition thématique, pour retomber dans le registre du savoureux et du familier. Le travail sur la langue effectué par Mistral lui permet d'inventer une stylistique nouvelle. Oeuvre littéraire méditée pendant de longues années, Mirèio se veut aussi manifeste d'une littérature nouvelle, à laquelle une note agressive assigne une fonction précise : régénérer, par le passage à une langue vierge, une littérature nationale française essoufflée. Bluff patriotique qui permet de fonder, sur le papier, la légitimité du groupuscule des poètes avignonnais? Soit. Mais, dans un milieu littéraire français qui enterre le romantisme sans accepter vraiment les nouvelles voies d'expression qui se dessinent, cette prétention vient à son heure. Et, de fait, l'accueil de la critique est, en apparence, unanime dans la louange, sinon même dans l'hyperbole. Lamartine met ce qui lui reste de prestige dans la balance à travers un Entretien copieux qui célèbre en Mistral le poète naïf d'un peuple et d'un pays nouveaux. Ses confrères acquiescent : le jeune aède venu de son obscur village de Maillane est un génie, c'est certain. Le voilà, pour longtemps, une figure respectée du petit monde des lettres. A sa grande surprise, et à sa grande joie. Une joie qui l'empêche de discerner l'ébauche de malentendus durables. Premier malentendu : Mistral est-il un poète national ou un poète populaire, un Jasmin un peu plus doué? Pour lui, les choses sont claires : il s'agit de redonner à la langue d'oc, on l'a dit, son statut de langue à part entière, en occupant le terrain de la haute littérature. Il s'agit à la fois de reconquérir à l'usage de cette langue
des élites d'oc qui l'ont oubliée, en leur fournissant,
en occitan, des aliments culturels à leur niveau, et de conquérir,
à l'échelle de la France, une place digne des gloires
médiévales, bref, de refaire de l'occitan la deuxième
langue de France, officiellement reconnue comme telle. Cela seul justifie
le détour par Paris, et le recours à l'onction des grands
prêtres des lettres : «je n'ai voulu conquérir l'attention
des artistes et le succès de Paris que pour arriver plus vite
à la vulgarisation de mon poème dans le peuple de Provence
», écrit Mistral à l'un de ses parrains, l'universitaire
Saint-René Taillandier.
Or, le point de vue des critiques est tout différent. Mistral vaut à leurs yeux précisément parce qu'il est une figure du bon sauvage, frais sorti des carnpagnes virgiliennes. Ce que l'on aime chez lui, c'est la peinture des moeurs agrestes d'une paysannerie préservée. «Son poème n'est pas éclos, fleur atrophiée et maladive, entre les pavés de nos rues, au milieu des miasmes de la cité, il l'a porté sept ans dans les champs de son humble village des Bouches-du- Rhône [...] Si les pâtres peuvent le comprendre, il ne les corrompra pas », écrit Louis Ratisbonne. Et Lamartine : « Voilà la littérature villageoise trouvée. » Mistral se voit ainsi assigner deux fonctions : à l'élite il offre le dépaysement d'une promenade sous d'autres cieux, au milieu d'un peuple pittoresque aux usages naïfs. Audit peuple, il fournit un enseignement esthétique et moral qui le protégera des tentations auxquelles ont déjà succombé les ouvriers des villes. On est loin de la résurrection des troubadours! Deuxième malentendu : Mistral se pose en fondateur d'une écriture nouvelle, nonobstant le classicisme de son inspiration. Le français est usé par des siècles de culture savante ; l'occitan, préservé, peut régénérer la littérature nationale. Pour les critiques, la question se pose en termes très différents. La littérature contemporaine est menacée par des innovateurs dangereux, les réalistes, ou Baudelaire, l'homme des « fleurs atrophiées et maladives » dont parlait, l'autre. Mistral représente alors une saine réaction, un retour aux vraies valeurs : « Pendant que nous nous civilisons de plus en plus et que le réalisme, cet excrément littéraire, devient l'expression de nos adorables progrès, un poète de nature, de solitude et de réalité idéalisée, nous donne un poème fait avec des choses primitives et des sentiments éternels », écrit Barbey d'Aurevilly. On mesure l'hiatus par rapport aux ambitions mistraliennes. Notre auteur se voulait pionnier, ouvrant à sa langue de nouveaux horizons. On en fait un sapeur, creusant les tranchées idéales qui arrêteront le déferlement d'une avant-garde parisienne destructrice des vraies valeurs. Troisième malentendu : Mistral se voulait l'ambassadeur de tout un groupe d'écrivains. Sa note-manifeste prend la peine de mentionner les
pp. 580 auteurs occitans principaux, les félibres au premier chef. A peine voit-il se dessiner son triomphe qu'il prend la plume pour inciter ses amis à suivre son exemple : il faut publier, tout de suite, pour exploiter l'effet créé à Paris par Mirèio, et imposer à la critique l'idée que Mistral n'est pas seul. Or, pour les critiques, Mistral vaut précisément par son caractère exceptionnel. Il est le Poète génial surgi des entrailles d'un peuple inculte. Son poème est un miracle qui ne saurait se reproduire. Le bienveillant Lamartine lui-même termine son Entretien en invitant son protégé à retourner dans son obscurité native, à délaisser la plume pour la charrue : on n'écrit pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie. Quant à l'idée qu'il puisse exister, là-bas, l'embryon d'une véritable communauté littéraire, elle fait ricaner Barbey d'Aurevilly : « il nous a lui-même appris qu'il fait partie d'une littérature, et, oimè, d'une littérature provinciale. Ils ont un cénacle, là-bas [...] On l'imaginait assis sur du varech [...] et, pas du tout, il fait partie d'un canapé dont il nous nomme les doctrinaires. » Résultat, : lorsque son ami Aubanel publie, l'année suivante, un recueil lyrique qui n'a même pas le mérite de l'exotisme pittoresque, la critique refuse d'emboîter le pas. On en arrive en fait au malentendu principal. C'est le choix linguistique même de Mistral qui pose problème. « Tel est ce poème, qui n'a vraiment qu'un défaut sensible, c'est de n'être pas un poème français », regrette Ratisbonne. « C'est un grand malheur pour la littérature française que Fréderic Mistral n'ait point composé son poème dans la langue que nous parlons tous », ajoute Taxile Delord, républicain et, par ailleurs, occitan d'origine. Saint-René Taillandier lui-même, un connaisseur, pourtant, qui suit les efforts de Mistral et de ses amis depuis 1852, formule encore mieux ce rejet de l'occitan : « Le langage dont il [Mistral] se sert, très riche pour l'expression des choses simples, très approprié aux peintures populaires et rustiques, devient pauvre, stérile, plein de gaucherie et de sécheresse dès que la pensée s'élève [... ] Puisqu'il s'adresse à un public de lettrés, d'artistes, qu'il se rappelle les paroles d'André Chénier : sa langue, c'est celle de la France. » On voit bien ici que Mistral, au fond, a échoué. Qu'il tire personnellement son épingle du jeu n'y change rien. Il n'y a pas de place dans les consciences françaises en 1859 comme avant - et comme après - pour la reconnaissance de l'occitan comme langue à part entière, susceptible de véhiculer autre chose qu'un simple témoignage ethnographique. Mistral et ses amis avaient un projet : clore le long processus de renaissance de l'expression littéraire d'oc à l'oeuvre depuis des décennies par son entrée définitive dans le jeu normal de la création nationale française. Pour
pp. 582-3 cela, ils avaient adopté une stratégie qui misait moins sur la conquête d'un public populaire occitan que sur celle des élites culturelles françaises - à Paris, donc. Cette stratégie obtient des résultats, certes. Mais uniquement dans la mesure où certains secteurs, les plus conservateurs, de ces élites entendent utiliser le témoignage mistralien au service d'une stratégie, qui leur est propre, de bétonnage esthétique et moral du paysage littéraire français. Le jeune Maillanais a un rôle à jouer, celui du Candide à la lyre qui charme les citadins fatigués de ses accents rustiques et innocents. Cela ne lui donne pas le droit à la parole, ni à la décision. Il se trouve à son insu embrigadé dans un combat qui ne le concerne pas. La réalité de son projet échappe aux observateurs, à moins qu'elle ne les agace, comme inopportune et sans intérêt : une littérature en patois, un patois condamné, au surplus, vraiment! On apprécie la perversité du processus : sans cette utilité circonstancielle, a base idéologique, que nos critiques trouvent à Mirèio, ils l'auraient promptement enterrée - et la renaissance d'oc avec elle. Leur bénédiction bruyante permet à cette dernière de se développer, dans l'illusion qu'elle s'est conquis un espace. Il va falloir quelques années à Mistral et à ses amis pour découvrir le piège. Dans l'immédiat, s'ouvrent pour eux des années de folles espérances. Les félibres sont désormais passés du statut de groupuscule marginal à celui d'avant-garde reconnue : ils peuvent commencer à recruter, à susciter des vocations, tandis que leurs prédécesseurs, les Mary-Lafon, les Jasmin, les poètes marseillais, s'enfoncent, avec amertume, dans l'oubli. Mieux : Mistral, qui se voulait d'abord poète, se découvre maintenant chef potentiel d'un peuple prêt à s'éveiller. Il peut même commencer à envisager le passage à l'action politique. Des rencontres l'y aident. Celle, surtout, de la Renaissance (la Renaixença) catalane. Cette Renaissance a commencé plus tard que celle des Occitans - dans les années trente, en gros. Elle se développe beaucoup plus vite, portée par une intelligentsia catalaniste plus dynamique - et représentative - que son homologue d'outre-Pyrénées, favorisée aussi par le fait qu'en Espagne il n'existe pas l'équivalent de ce consensus national qui, en France, entrave toute prise de conscience particulariste. Dès 1859, les Catalans saluent Mirèio. Mais les premiers contacts véritables ont lieu l'année suivante. On échange désormais livres, manifestes, visites. Pour Mistral et ses amis, c'est une révélation. Ils avaient appris à se considérer comme de simples provinciaux, perdus au fond d'un pays dont le centre leur était étranger. Avec les Catalans, qui parlent une langue si proche de la leur qu'on tend alors à la considérer comme une simple variante aberrante de l'occitan, ils se découvrent d'un coup transfrontaliers. Leur problème était régional ; il devient européen, semblable donc à tous ces problèmes de minorités qui agitent les
États sur tout le continent. Occitans et Catalans ont de surcroît
une histoire commune : aux temps de la croisade albigeoise, ce sont
les Catalans qui sont venus au secours des Occitans menacés.
Partageant une même langue, partageant aussi le souvenir de ce
qui est, aux yeux de nos intellectuels d'oc, le point nodal de leur
histoire, comment les Catalans ne seraient-ils pas appelés, dans
le futur, à retrouver, par-delà les incommodes et abstraites
frontières étatiques, leurs frères de race pour
rebâtir une patrie commune?
C'est ce rêve qui inspire à Mistral certains de ses poèmes les plus radicaux. Comme cette Ode aux poétes catalans de 1861. On y trouve le souvenir des luttes du XIIIe siècle : Tarascon, et Beaucaire, et Toulouse, et Béziers Alors nous avions des Consuls, et de grands citoyens Un souvenir qui dessine logiquement les contours d'un avenir radieux : Et nous verrons, vous dis-je, à la moindre cité Mistral, certes, ne va pas jusqu'à prophétiser la séparation d'avec les États, France et Espagne, qui se partagent les restes des alliés de 1213. Pour ménager les sentiments d'éventuels lecteurs policiers - sous le second Empire, il convenait de prendre quelques précautions. Mais aussi et surtout parce que, dans son esprit, le lien avec la France, hérité du Moyen Âge et rénové par un quatre-vingt-neuf auquel il reste alors fidèle, ne saurait être mis en cause. Le séparatisme étant impossible, il reste une solution inédite, le fédéralisme européen. Ce système, on en devine vaguement les contours dans certaines des lettres qu'il adresse à un correspondant inattendu, William Bonaparte Wyse,
pp. 584-5 descendant de Lucien Bonaparte et d'une famille de landlords irlandais, voyageur attentif aux revendications des minorités, à l'exception notable des Irlandais eux-mêmes, et enthousiaste d'une langue d'oc qu'il s'essaie d'ailleurs à écrire. À ce confident étranger aux complexes provinciaux, Mistral peut ainsi écrire en 1865 : Si le cur de nos vaillants amis avait battu à l'unisson du mien sur la question provençale, nous aurions peut-être accompli quelque chose [...] Nous aurions préparé, accéléré, le mouvement fédératif qui est dans l'avenir. Non que j'aie l'idée niaise de rêver une séparation avec la France. Les temps futurs sont à l'union, non à la séparation. Mais aussi et surtout, ils sont à la liberté, à la liberté des races, des cités, des individus, dans l'harmonie. N'est-il pas évident pour tous ceux qui réfléchissent, que l'Europe - même en conservant ses rois et ses ducs et ses empereurs - court à l'union républicaine? Si au conseil des amphictyons européens la France était représentée par trente, la Provence, le Midi, qui forme le tiers ou le quart de ces trente unités, aurait donc dix voix, ou sept, au chapitre. Quelques mois plus tard, le même correspondant reçoit une autre lettre, où Mistral affirme : J'ai trouvé dans Proudhon les conclusions exactes du Félibrige [...] Le dernier mot du progrès politique et la solution infaillible des questions qui divisent l'humanité est la fédération, le XXe siècle ouvrira l'ère des fédérations. Voici donc notre homme converti par la lecture, qu'on devine rapide et superficielle, du Principe fédératif de feu Proudhon. Les années suivantes le renforcent dans ces convictions. D'autant que les contacts avec les Catalans s'intensifient. Et qu'il rencontre notamment un homme qui n'est pas seulement poète catalan, mais aussi député aux Cortès espagnoles et libéral convaincu, Victor Balaguer. C'est dans son sillage que Mistral entreprend en 1867 un voyage à Paris qui semble bien avoir eu comme but des rencontres politiques. Avec qui? Le mystère reste entier. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que le réveil survient alors, et qu'il est brutal. C'est l'année même où Mistral tente de rééditer l'opération de 1859 avec un second poème épique, Calendal. Un poème où l'aspect revendicatif est beaucoup plus présent : un jeune Provençal issu du peuple délivre une belle princesse tombée aux mains d'un seigneur particulièrement
antipathique. C'est en fait une allégorie - la princesse, c'est
l'âme du Midi -, prétexte à une suite de tableaux
didactiques où éclate la science historique et ethnographique
de Mistral, même si cette science doit plus à la lecture
des voyageurs du début du siècle qu'à l'observation
directe. Il s'agit de fournir aux patriotes d'oc une sorte d'encyclopédie
poétique des spécificités culturelles provençales.
Cette fois-ci, la critique ne marche pas. Une telle problématique
lui est totalement étrangère, quand elle ne l'inquiète
pas. Et Mistral sort de son rôle. Plus d'idylles naïves sur
fond de belle nature méridionale, mais un texte didactique, dont
le pittoresque cache mal l'absolue étrangeté. Qui plus
est, Mistral n'est plus utile dans les polémiques littéraires
du temps, qui ont d'autres objets, et d'autres armes. Le retour du Provençal,
après une absence de huit ans, paraît incongru. Première
déception pour Mistral, suivie d'une blessure. Un ancien ami,
poète d'oc lui aussi, Eugène Garcin, publie un long éreintement
des positions politiques prêtées à Mistral : pour
Garcin, pas de doute, le Maillanais est séparatiste. La presse
de gauche emboîte le pas. On est loin ici du débat littéraire.
Un peu plus tard, c'est un jeune journaliste, d'origine, du nom d'Émile
Zola, qui attaque :
Dans votre grande tendresse pour le coin de la France où vous êtes né, vous regrettez un passé cruel dont la Révolution nous a sauvés, vous niez un présent qui est plein d'activité et de force. Vous souhaitez un avenir qui en se réalisant ferait faire un saut de plusieurs siècles en arrière [...] J'ai feuilleté vos oeuvres, poète du passé égaré dans notre siècle de science, et je n'y ai pas trouvé un seul cri d'espérance, un seul chant de joie en face de la grande aurore qui se lève[...] Poète levez-vous. Quand vous serez sur les sommets, écoutez et regardez. L'idiome de votre pays se perd dans le choeur des langues, les contrées s'étendent devant vous comme une seule et même patrie [...] La Provence devient la France, la France devient le monde... Pour les hommes de gauche qui consentent à traiter du problème, l'affaire est donc entendue : le Progrès passant par l'effacement des vieux particularismes, la fusion des peuples dans des entités plus larges préparant l'intégration ultime de l'humanité tout entière, la revendication mistralienne est rejetée du côté de là réaction. Le patois se meurt, le patois est mort, et il y a d'autres urgences que sa résurrection. Il n'y a pas de place pour lui dans le nouveau monde que bâtit la Science. Le coup est rude pour un Mistral dont les premiers textes publiés, en français, en 1848 étaient justement des saluts à la
pp. 586-7 République et à la Révolution. Un Mistral qui pensait que son rêve fédéraliste était tout à fait compatible avec une vision progressiste de l'avenir de l'Europe. Sa réaction est à la mesure de sa déception : il place désormais ses espoirs dans une « décentralisation » accordée par le haut, par le ministère Émile Ollivier. Tandis qu'il prend ses distances par rapport aux idéaux démocratiques de sa jeunesse : son adhésion à l'ordre moral, après la Commune, se prépare ainsi dès 1868. En attendant, il faut bien constater l'échec de l'offensive félibréenne ouverte par le coup d'éclat de 1859. Il n'y a pas de reconnaissance nationale de la littérature d'oc contemporaine. Il n'y a pas inversion du processus d'abandon de la langue, le bas peuple communiant dans son culte avec des élites reconquises. Il n'y a pas de rapprochement avec les frères de Catalogne dans une Europe remodelée aux dimensions des peuples. Est-ce parce que la stratégie suivie par Mistral n'était pas la bonne? Pouvait-on sérieusement espérer que les intellectuels de Paris, ou leurs homologues occitans francisés des quelques villes du Sud où existait une réelle vie culturelle, prendraient vraiment en charge le renouveau d'une langue qu'ils ne parlaient pas et qui ne leur apportait rien d'autre qu'une fugitive délectation esthétique? Mais, à l'inverse, pouvait-on, avec les seules armes de la littérature, influencer les pratiques linguistiques de populations qui ne lisaient pas - ou pas ça - alors même que les raisons profondes du changement de langue n'étaient ni traitées ni même seulement perçues? Les félibres avignonnais sont d'abord des écrivains. Ce qui ne leur confère pas forcément des qualités d'animateurs culturels, moins encore d'agitateurs politiques. « Si le coeur de nos vaillants amis avait battu à l'unisson du mien... », disait Mistral en 1865. Un peu plus tard, son poème le plus revendicatif - La Countesso (encore une allégorie, avec belle princesse et méchante marâtre, que doivent déconfire de jeunes mâles ardents et patriotes) - est rythmé par ce refrain : « Ah, si l'on savait m'entendre! Ah si l'on voulait me suivre ! » Voilà bien des si. La réalité, c'est que Mistral est seul. Et où aurait-il fallu suivre Mistral, d'ailleurs? Son discours semble cohérent : le Midi, Catalogne comprise, a été un pays au Moyen Age. Il a vocation à retrouver le même statut. Voilà un énoncé nationaliste facile à comprendre. Le problème, c'est que le projet mistralien est on ne peut plus vague, onirique plus que politique. L'espace même qu'il concerne reste imprécis : la Provence? Ou ce Midi qui représente le tiers de la France? Ou une constellation de ces « cités » qui doivent retrouver leur liberté? Broutilles que tout cela, au demeurant. L'essentiel est ailleurs, dans la vie d'une société qui est à cent lieues de l'univers mistralien. Rien dans son évolution, sous le second Empire, ne lui permet de se reposer, sous quelque forme que ce soit, le problème de son identité nationale et
culturelle. Là-dessus surviennent la défaite de 1870 et
la Commune. La première va bientôt entraîner un raidissement
de l'idéologie nationale française, peu propice à
la remise en cause de ses fondements. L'écrasement de la seconde
signifie l'enterrement de ses vagues projets fédéralistes
- inspirés par ce même Proudhon que Mistral avait découvert
six ans auparavant. Mais en 1871 il ne peut que les rejeter, si même
il les a vraiment connus.
3. Le temps du cocon. On serait en droit de penser qu'ici s'arrête l'histoire que nous avons entrepris de raconter. Or, elle continue, mais sur d'autres bases. Les grands rêves sont mis de côté, et le Félibrige tente maintenant de louvoyer au plus près des réalités. Il ne disparaît pas. Mieux, il recrute. En 1876 il se donne des statuts à peu près définitifs, qui apportent un cadre précis aux adhésions nouvelles et il compte bientôt quelques centaines de membres. Ces membres sont parfois, souvent même, de ces jeunes gens auxquels Mistral adressait ses vibrants appels. Mais ce sont toujours des amateurs de littérature, très rarement des têtes politiques, ou alors, c'est à la politique nationale qu'ils réservent leurs talents. Leurs origines sociales sont le plus souvent modestes - c'est à elles qu'ils doivent leur connaissance de la langue que défend l'association. Ils se recrutent essentiellement dans les classes moyennes. Les fonctionnaires y sont très bien représentés, 24 % en 1876, encore 23 % en 1911. Il y a-là des instituteurs (rares au début), des professeurs, des employés des Postes ou des Finances, quelques magistrats. Les professions libérales constituent le deuxième groupe, médecins, avocats, notaires : 17 % en 1876, 22 % en 1911. Suivent le clergé (10 % aux deux dates), les employés, les commerçants et artisans, sans oublier les rentiers (entre 6 et 7 % pour chaque groupe). En revanche, il y a des catégories qui brillent, sinon par leur absence, du moins par leur rareté. En haut de l'échelle, le monde de l'industrie et de la finance fournit entre 2 et 3 % des félibres, encore s'agit-il souvent de petits industriels, si l'on excepte l'armateur-député-homme de lettres Jules Charles-Roux. La présence de quelques grands noms de la vieille noblesse (Toulouse-Lautrec, Villeneuve-Esclapon...) change peu de chose à cette abstention des classes supérieures des pays d'oc. Les classes populaires ne sont guère plus présentes. Pratiquement aucun ouvrier d'usine. Et un nombre ridicule de paysans (il faut attendre 1911 pour atteindre les 3 %). Autrement dit, ceux qui, dans l'ensemble de la société occitane, four-
pp. 588-9 nissent les plus gros bataillons de locuteurs de l'occitan et qui représentent tout bonnement la plus grande partie de cette même société sont quasi étrangers au Félibrige. Parce que l'adhésion à une association littéraire - qui réclame au surplus une cotisation substantielle - ne fait pas partie des usages culturels des ouvriers et des paysans qui ont leurs propres formes de sociabilité. Parce que, aussi et surtout, l'objet même de cette association, le sauvetage de la langue, est en dehors de leurs préoccupations. Quant à la grande bourgeoisie, totalement intégrée à la bourgeoisie française, par ses intérêts économiques comme par sa culture - ou ce qui lui en tient lieu -, l'avenir de la langue du bas peuple la laisse indifférente. On voit donc qui constitue la base sociale du Félibrige : des hommes (les femmes sont alors rarissimes) qui ont déjà rompu avec leurs origines populaires, purs produits de l'enseignement français et somme toute pas si mal intégrés à la société française. On aurait grand tort d'y voir les résidus inadaptés d'on ne sait quelles « classes dominantes locales en déclin » qui se raccrocheraient à la culture du lieu pour mieux légitimer le maintien de leur hégémonie. Non que le cas ne se soit jamais présenté (c'est là clairement la stratégie de certains prêtres dans les réduits catholiques du Massif central, par exemple). Mais, pour l'ensemble de la base félibréenne, le problème est visiblement ailleurs. On mesure du même coup la différence avec la Catalogne : l'affirmation identitaire a pu servir à justifier les velléités d'émancipation sociale et économique, bientôt politique, de certaines franges dynamiques de la société catalane mal à l'aise dans l'archaïque société espagnole. On est loin du compte avec les félibres, ces fonctionnaires ou ces médecins qui n'ont aucune alternative à proposer à un développement français dont ils profitent, à leur échelle. Autant dire qu'il serait vain de chercher de lourdes explications sociologiques à l'engagement félibréen. Autant dire aussi qu'il ne sert finalement à rien, en termes de stratégie des luttes sociales. Il ne justifie aucun pouvoir en place, ni aucun projet de conquête d'hégémonie. Ce qu'il reflète, c'est le malaise culturel des premiers bénéficiaires de la francisation confrontés du même coup au naufrage de leur acquis culturel antérieur. On se souvient que c'était déjà là ce qui motivait les premiers écrivains au début du siècle. C'est ce qui motive Mistral, passé du mas paternel à la faculté de droit d'Aix, à cheval sur deux mondes. Mais ce malaise ne peut aller jusqu'à la révolte, et à une véritable action politique. D'autant moins que le Félibrige se méfie de la politique politicienne comme de la peste. En effet, les appartenances partisanes de ses membres sont on ne peut plus diverses et il faut liquider ici une vieille idée reçue qui place spontanément le Félibrige du côté de la droite la plus traditionnelle. Le souvenir de Maurras n'est pas étranger à
cette idée, renforcée au surplus par l'ombre du préjugé
français traditionnel, qui associe patois et féodalisme.
On se doute pourtant, à partir de ce qui, a été
dit auparavant, que le ressort de l'adhésion au Félibrige
n'a rien de spécifiquement politique, et que l'attachement à
la langue, comme instrument d'expression, transcende les appartenances
philosophiques et religieuses. L'éventail politique félibréen
reflète donc, en gros, celui du groupe social dans lequel il
puise l'essentiel de ses effectifs : les classes moyennes. Il y aura,
certes, des félibres monarchistes; mais il y en aura aussi des
modérés, des républicains convaincus, des radicaux,
y compris quelques députés, et des socialistes. Étant
entendu que chacun prend soin de mettre sa cocarde dans sa poche : Clovis
Hugues, ancien de la Commune de Marseille, député socialiste
dès 1885, est félibre et Poète d'oc. Mais il donne
à ses confrères des poésies idylliques, où
domine le thème de la belle nature provençale. Il lui
est arrivé d'écrire en langue d'oc une chanson à
la gloire de la Sociale :
Lorsqu'il tonnera, le feu de dieu, mais c'était dans un petit journal marseillais, étranger au Félibrige. Les propagandistes de ce dernier vantent volontiers, au contraire, le caractère exceptionnel d'une association où peuvent fraterniser, dans l'amour de la langue, des rouges et des blancs que tout par ailleurs oppose. Il est vrai que les chefs du Félibrige avaient des raisons de se méfier de l'irruption du politique dans le fonctionnement de la société. Car les premières années les voient tenter une expérience qui va se révéler cuisante : après la Commune, entraînés par un Mistral fraîchement converti et un Roumanille qui compte déjà plus de vingt, ans de militantisme légitimiste, les félibres courtisent intensément l'ordre moral. C'est le temps où ils organisent de grands concours poétiques avec des sujets imposés du genre « Vers dédicatoires » à telle statue de la Vierge ou à tel calvaire, avec cérémonies fastueuses sous l'oeil bienveillant de l'évêque du lieu et du préfet de Mac-Mahon. Les résultats sont désastreux, surtout lorsque le vent tourne après le 16 mai. En 1878 éclate une crise très violente, qui met le Félibrige au bord de la scission, tandis que la presse républicaine de Paris tonne de nouveau contre le séparatisme supposé de Mistral - accusation qui recouvre un grief autrement plus sérieux contre l'allégeance du poète à la réaction. Il ne reste plus au principal intéressé qu'à modifier le cap en catastrophe, à la grande colère, du coup, de son extrême droite : des prêtres quittent l'association en claquant la porte. On comprend que, par la suite, nos félibres, échaudés, aient
p.591 fait de leur mieux pour éviter de se fourvoyer de nouveau. Ce qui n'empêchera nullement Mistral de saluer, à l'occasion, tout homme politique ayant le bon goût de souhaiter publiquement la décentralisation. Comme tous, pratiquement, sacrifient à ce rite, tant du moins qu'ils ne sont pas au pouvoir, on imagine qu'il a beaucoup de travail. On le voit ainsi successivement souper avec la comte de Paris, puis avec M. Grévy à l'Élysée, suivre avec intérêt l'Equipée du général Boulanger, trinquer en 1894 à la République en compagnie de Lockroy, avant d'adhérer fugitivement à la Ligue de la Patrie française, et de recevoir M. Poincaré en 1913. Mais, au total, il évite soigneusement toute inféodation trop voyante, et veille à ce que le Félibrige conserve intact son caractère d'association à finalité d'abord littéraire. Certes, il maintient quelque temps la fiction des grandes idées fédéralistes de la fin du second Empire. On parle ainsi beaucoup, autour de 1875, de l'union des peuples latins. Les inévitables Catalans sont alors rejoints, dans le rôle de spectateurs des fêtes félibréennes, par des poètes italiens ou roumains qui présentent en général la particularité d'être aussi, parallèlement, ambassadeurs ou ministres de quelque chose. L'intérêt de l'opération est clair : le maintien des contacts transfrontaliers avec des peuples frères, ou présentés comme tels, permet de sauvegarder les apparences du caractère international de la revendication occitane, tandis que le choix de partenaires « latins », utilisables donc par la France dans le cadre d'une grande alliance anti-germanique, fournit, vis-à-vis d'une presse nationale toujours vigilante, un incontestable alibi patriotique. Mais tout cela se termine dès que s'accentue le rapprochement entre l'Italie et l'Allemagne. Une fois ce grand rêve enterré, nos félibres en sont réduits à la seule scène franco-française, et à quelques déclarations platoniques en faveur de la décentralisation. Des déclarations, pas d'action. Le Félibrige en est bien incapable. Non du fait d'une quelconque absence d'organisation : rien de plus structuré que lui, en apparence. Ses statuts décrivent un organigramme très élaboré. Au sommet trône le président, le capoulier - jusqu'en 1888 c'est bien sûr Mistral. Il est élu par l'état-major de l'association, le consistoire, composé de cinquante « majoraux » cooptés à vie. Il est assisté d'un bureau, émanant lui aussi du consistoire, où siègent syndics et assesseurs. Le secrétariat et les finances sont détenus par un chancelier. En dessous, se bouscule la fouie des félibres de base, les mainteneurs, regroupés au niveau local dans des escolo (écoles) et au niveau régional dans des maintenances, dépourvus par ailleurs fie tout pouvoir de décision et de toute influence sur la marche d'une société dirigée exclusivement par le haut. Tout l'édifice marche au rituel : à chaque grade correspond un insigne spécifique - étoiles, cigales d'or ou de bronze, fleurs en argent... La Fête annuelle, la Santo Estelio, se clôt par un banquet au cours
pp. 594-5 duquel les convives boivent successivement dans une coupe ciselée offerte en 1868 par les Catalans, au temps de la lune de miel transpyrénéenne. Tout cela est fort spectaculaire, et confère au Félibrige un caractère étrange, quasi maçonnique. Mais la réalité de l'action menée par cette lourde machine n'est pas à la hauteur de sa complexité. Cette action, c'est d'abord la production d'un discours officiel vite rodé, destiné à populariser les thèses félibréennes. Le moment fort est évidemment la Santo Estello, là où se rencontrent les félibres de tout le pays, et la foule de la ville choisie comme lieu de la fête. Le capoulier prononce alors un discours, pieusement reproduit par la presse interne au mouvement, et qui tient du discours du trône, du discours de distribution des prix, du rapport moral et de l'encyclique. C'est à travers ces discours que passe le message félibréen. Parmi les éléments forts de ce message, on trouve bien sûr le recours à l'histoire, notamment à ce glorieux Moyen Âge d'oc qui fascinait déjà les précurseurs du Félibrige, cet âge d'or qui légitime aux yeux des félibres leurs ambitions actuelles. Cela dit, tous n'en parlent pas de la même manière, ni avec la même conviction. En gros, le souvenir des albigeois mobilise surtout les Languedociens, directement concernés au demeurant, et, à un autre niveau, les anticléricaux, toujours prêts à flétrir l'Inquisition. En revanche, les catholiques sont gênés aux entournures. Et, par ailleurs, les félibres les plus prudents, et Mistral à leur tête, comprennent vite le danger qu'il peut y avoir à trop insister sur un épisode que la mémoire nationale, celle des manuels scolaires, tend à minorer autant que faire se peut. Après tout, on a affaire ici à quelque chose qui ressemble fort à une lutte fratricide entre Français. A ce souvenir sanglant et, compromettant beaucoup en préfèrent un autre, celui des « libertés » provinciales chères à une certaine droite. De telles références risquent de « classer » le Félibrige dans un camp, mais elles paraissent, en tout cas plus acceptables par l'opinion. Dans l'ensemble, toutefois, l'appel à l'histoire compte moins dans L'idéologie félibréenne que chez les Bretons, par exemple. Et le discours totalisant d'un Mary-Lafon qui suivait l'âme d'oc des Ibères aux Girondins à travers des siècles de révoltes ne rencontre désormais, et jusqu'aux années soixante du siècle suivant, que peu d'échos. En fait, la valeur phare qui apparaît, lancinante, dans tous les discours, celle qui conditionne tout, c'est la langue. C'est elle qui définit le territoire du « Midi ». C'est elle qui exprime son âme. Sa mort serait celle du Midi. C'est à sa défense que doivent servir toutes les actions menées en pays d'oc pour trouver grâce aux yeux des félibres. Au fond, c'est pour donner à la langue une nouvelle légitimité sociale et un nouvel espace d'emploi que Mistral s'aventure dans les années soixante sur le terrain de la politique. Par la suite, on note que, chaque fois qu'il parie de « décentralisation
», c'est d'abord en fonction de son impact sur la langue : est
bonne toute entreprise décentralisatrice qui lui fait une place.
Sinon, Mistral et la plupart des félibres s'en détournent,
même lorsque certains des leurs sont impliqués : on reprochera
au théoricien du régionalisme, Charles-Brun, majoral au
demeurant, de vouloir faire du « Félibrige sans la langue
», autant dire rien.
De même, au cours des années quatre-vingt, Mistral et ses amis découvrent un nouveau cheval de bataille, la dépopulation des campagnes. C'est le titre d'un discours prononcé par le capoulier en 1886 à Gap, une région où le thème était on ne peut plus à l'ordre du jour. Il s'agit d'une véritable prise de conscience. Lorsque Mistral écrit Mirèio, il n'a assurément pas le sentiment que le monde qu'il décrit, sans nostalgie aucune, alors, est menacé. Vingt ans plus tard, il en a conscience et il intègre donc cette donnée nouvelle à son argumentaire. Tactiquement, il se trouve du même coup sur un terrain relativement sûr aux yeux de l'opinion nationale. On commence, avec des arrière-pensées variables selon les camps, à s'inquiéter publiquement, dans le monde politique, de l'exode rural. Et Mistral, comme ses amis, y compris des hommes de gauche, n'hésite pas à reprendre des idées nées ailleurs : ce sont les paysans qui font les meilleurs soldats et les familles les plus saines, les villes sont un piège où se ruinent les corps et les âmes, etc. Mais, stratégiquement, et du strict point de vue félibréen, ce thème de propagande est inséparable de la défense de la langue : c'est parce qu'on leur a arraché leur langue naturelle, celle qui répondait le mieux à leurs besoins, qui s'accordait le mieux à la terre sur laquelle ils vivent, que ces paysans quittent un sol auquel affectivement plus rien ne les rattache. Inversement, la lutte contre l'exode rural, pour peu qu'elle mobilise les pouvoirs publics, devrait permettre le maintien des réserves linguistiques où l'occitan règne encore. On commence ici à entrevoir quel rôle le discours félibréen assigne au peuple. Celui-ci est très présent dans ce discours. Dès le début, les félibres se revendiquent issus du peuple, parlant et écrivant sa langue, « enveloppés dans la langue du peuple comme dans une forteresse », dit Mistral à Albi. Un an auparavant, à Marseille, il avait développé une argumentation qu'il délaissera par la suite, mais qui représente ce qui chez lui se rapproche le plus d'une conception dynamique de la culture populaire. Il s'agit tout bonnement d'expliquer le Félibrige par la montée de la démocratie - le mot apparaît explicitement. La Révolution, en portant le peuple au pouvoir, a du même coup liquidé les «vieilles influences de la Cour, des salons, de la belle société ». Ce qui doit, dominer à présent, ce sont de nouvelles formes d'expression, reflet de la culture véritable du peuple souverain. Langue des classes populaires du Midi, l'occitan acquiert droit de cité et légitimité
p. 596 progressiste. Cette façon de voir les choses aurait pu déboucher sur une stratégie nouvelle, de valorisation de la culture populaire face à celle des élites, faisant de l'occitan en quelque sorte une langue de classe, arme dans un combat pour la promotion sociale et politique du petit peuple des villes et des campagnes du Sud. Mais on a là pratiquement un hapax dans l'ensemble du texte mistralien, dont la logique, sur le long terme, est tout autre. Il s'agit d'utiliser la langue populaire pour fabriquer un outil culturel ayant vocation à fonctionner à l'échelle de la société tout entière. Plus précisément encore, il s'agit de reconquérir les classes supérieures de la société méridionale. Ce qui relativise la place du « peuple » dans le processus. Il est valorisé, mais moins dans la spécificité des valeurs culturelles dont il peut être porteur que comme refuge de la langue, bunker sociologique où s'est retirée, au cours des temps, la langue de la nation d'oc. Le travail des félibres, issus de ce peuple, mais appartenant déjà à une autre fraction du corps social, c'est de lui reprendre cette langue, de la débarrasser des impuretés dont elle s'est chargée au cours de son exil « chez les bergers et les marins », de la compléter enfin pour lui rendre toute l'ampleur de son registre initial. Et on a vu que le véritable modèle formel de la littérature félibréenne, c'est en fait la littérature haute - en français ou dans les langues classiques -, et non la littérature orale vivante encore dans les campagnes ou les villes du temps. Les saluts au peuple n'y changent rien, pas plus qu'ils ne dissimulent vraiment la profonde méfiance des félibres face à lui. N'est-il pas en train d'abandonner sa langue, renonçant ainsi à son rôle séculaire de gardien de la mémoire de la « race »? Mistral fait cette découverte dans les années soixante-dix : les enfants des villages passés par l'école affectent de plus en plus de parler français - et quel français ! Une seule explication : leur « vanité », et leur « bêtise », le désir naïf de singer les « messieurs ». On va donc morigéner ce peuple oublieux, dans le temps même où on l'incite à ne surtout pas quitter sa campagne natale. Tout en continuant à produire une culture et une littérature qui lui sont étrangères. Mieux, on va manipuler son folklore. Le mouvement se dessine dès 1868. Dans un grand discours prononcé devant des invités catalans et des représentants de la presse parisienne, Mistral expose ses revendications : que les garçons et les filles du Midi continuent à parler leur langue, et que les filles restent à la ferme et continuent à porter le costume ancestra Deux idées, ici : le sauvetage de la langue est l'affaire des « mâles de la terre », il appartient aux femmes de garder la maison et les coutumes, la parole aux uns, le costume aux autres - on aura deviné que Mistral n'était guère féministe ! Mais il y a plus, l'idée qu'à côté et en dessous de la langue l'âme nationale s'incarne aussi clans les traditions. Ce thème présente au surplus l'avantage de ne pas heurter de front l'opinion française. Réticente sur la question Linguistique, cette dernière
pp. 598-9 admet parfaitement, au contraire, que le Félibrige défende les vieilles coiffes, les vieilles fêtes et les vieux meubles. Toutes choses désuètes, donc inoffensives, donc acceptables par la culture nationale, comme témoignages pittoresques du passé. Le Félibrige de la fin du siècle, et plus encore celui de l'entre-deux-guerres, multipliera ainsi les défilés en costume typique, les groupes de danse folklorique, au moment même où ces éléments entrent dans les spectacles que la société française se donne à elle-même. Emblème facilement identifiable des « vieilles provinces », le costume connaît alors une grande fortune dans l'imagerie et dans des manifestations aussi prestigieuses que l'Exposition universelle de 1937. Le pétainisme fera grand usage de ces symboles, mais la IIIe République avait montré le chemin. La promotion du folklore dans l'action félibréenne a ainsi deux significations: l'alignement minimaliste sur des pratiques acceptables par la société et l'idéologie dominante, d'abord. Mais aussi l'instauration dune sévère division du travail entre vrais félibres et « peuple d'oc ». Aux premiers le travail sur la langue, au second le simple rôle passif de porteur des signes fossilisés de son identité. Les uns parlent, les autres écoutent, engoncés dans les chatoyantes étoffes des costumes que leurs grand-mères avaient délaissés, ou dansent des pas antiques au son d'instruments dépoussiérés, ou font de la figuration dans des fêtes ordonnées par d'autres. Étant bien entendu que nos félibres se sont préalablement livrés à tout un travail de mise en forme de ce folklore, une mise en forme qui est aussi un tri : ce sont certaines chansons, certaines fêtes, certaines formes de costume qui ont leur préférence. Mistral milite ainsi vigoureusement pour la promotion du costume des Arlesiennes, y compris en dehors du pays d'Arles. Ce qui lui vaut de passer, dans l'imagerie française, au rang de symbole de la Provence tout entière. Etant bien entendu que le même Mistral a pris soin auparavant de décrire avec minutie ce que doit être le costume d'Arles, interdisant ainsi à celles qui le portent de le modifier si peu que ce soit. Son raisonnement est limpide. Après avoir décrit les différentes formes prises par ce costume depuis le XVIIIe siècle, il observe négligemment que la forme qu'il tient pour définitive s'est fixée justement en même temps que le Félibrige prenait son essor. Elle lui est donc indissolublement liée et, comme telle, n'a plus lieu d'évoluer. Voilà un joli paradoxe : le Félibrige s'affirme « né du peuple », « marchant avec le peuple », défendant la langue du peuple, alors même qu'il fabrique concrètement quelque chose qui n'a que peu à voir, hormis la langue, avec les pratiques culturelles réelles de ce peuple. Alors même, surtout, qu'il ne cesse de déplorer l'attitude de ces masses qui ne suivent guère les injonctions des félibres, et ne cessent, par l'exode rural comme par la francisation, de rompre avec l'état dans lequel le Félibrige aurait voulu les voir rester. Contrai- gnant ainsi ce dernier à adapter à sa
manière le propos de Brecht : le peuple n'étant pas bon,
il importe d'en fabriquer un autre - le peuple en panier des discours
et des poèmes, ou le peuple déguisé des parades
de la Santo Estello.
Ce paradoxe ne fait, au demeurant, que renvoyer aux deux contradictions fondamentales qui caractérisent l'oeuvre concrète des félibres. Première contradiction : son influence locale, sans être inexistante, est très en deçà des ambitions proclamées. Les félibres se voulaient l'avant-garde d'une société: méridionale recouvrant son identité. Faute de relais dans cette société, ils se voient vite incapables d'agir sur elle. Ils ne sont pas hégémoniques dans le monde des acteurs culturels : les sociétés savantes méridionales, l'un des lieux où s'élabore pourtant tout un savoir, historique notamment, sur le local leur échappent. Non qu'ils n'y figurent pas; Mistral est membre honoraire de plusieurs académies, tel ou tel majoral influent peut figurer parmi les fondateurs ou les animateurs de telle société départementale, il ne s'ensuit nullement que ces sociétés adhèrent, ou simplement fassent place à l'idéologie félibréenne. Bien souvent, au contraire, elles l'ignorent délibérément, si même elles ne la combattent pas. La fin du siècle et le début du suivant voient se multiplier, dans les grandes villes, de petites revues littéraires de jeunes, affichant souvent une étiquette « régionaliste ». Ces revues ne font pratiquement aucune place à l'occitan, elles se veulent rampe de lancement et banc d'essai pour de jeunes talents destinés à une carrière nationale; du même coup, c'est exclusivement dans le champ de la culture nationale qu'elles doivent se situer. La presse régionale est alors assez riche, quantitativement et qualitativement. Elle est, bien sûr, en français. Il arrive qu'y paraissent des articles en occitan mais ce ne sont pas toujours des félibres qui les écrivent. Il est rare que les activités félibréennes retiennent l'attention de ces gazettes et, quand cela arrive, ce n'est d'ailleurs pas nécessairement pour soutenir l'association. Enfin, le vaste monde associatif échappe à l'action félibréenne. Le capoulier Dévoluy (1901-1909) propose un moment d'associer au Félibrige toutes les sociétés qui oeuvrent, d'une manière ou d'une autre, au service du Midi. Il pense même aux syndicats. C'est un échec. Il y a pourtant des outils de circulation de la pensée félibréenne : les escolo, ces groupes locaux, assurent la présence du Félibrige dans la plupart des grandes villes. Et l'on voit fleurir des revues assez nombreuses, où paraissent articles et poèmes en occitan, tandis que, régulièrement, des concours littéraires assurent le recrutement et le filtrage des nouveaux talents. Mais c'est là un circuit fermé. Les revues ne sont lues que par des félibres, leur contenu ne peut d'ailleurs intéresser personne d'autre, puisque, le plus
pp. 600 souvent, il n'y est question que de l'actualité interne à l'association, la vie concrète de la société locale n'étant envisagée qu'au cas où l'un de ses aspects vient conforter le discours félibréen. Il existe une édition en occitan, mais très minoritaire. Dans les départements, Bouches-du-Rhône, Hérault, Vaucluse, où l'action félibréenne est le plus intense, il est rarissime que les titres en occitan atteignent les 10 % de ce qui s'imprime dans le département sur une année. Le plus souvent, le chiffre annuel se situe entre 2 et 5 %, avec des tirages qui dépassent rarement les cinq cents exemplaires. En tenant compte du fait que tous les titres ne relèvent pas de la mouvante félibréenne (il n'est pas rare de voir paraître des brochures dues à des auteurs qui ignorent ou rejettent l'enseignement de Mistral), ces chiffres sont faibles. Ils ne sont pas négligeables, compte tenu du statut réel de l'occitan dans une société qui ne lui accorde officiellement aucune place, mais on voit bien qu'ils traduisent aussi l'incapacité de l'écrit d'oc à s'imposer sur son propre territoire. Quant aux hommes politiques locaux, il peut leur arriver de faire campagne en « patois », il arrive aussi que tel maire ou tel député participe à une fête félibréenne. En aucun cas, toutefois, cela n'implique qu'ils prennent en charge, dans leur pratique politique quotidienne, la cause félibréenne. En clair, le Félibrige n'a aucune influence réelle sur la vie quotidienne du pays qu'il défend. Pis, il lui arrive de refuser d'en exercer une alors même qu'on l'en prie. Le meilleur exemple est celui des légendaires manifestations viticoles de 1907. Individuellement, des félibres y sont mêlés. Un des leaders du mouvement, le député-maire socialiste de Narbonne, Ferroul, compte même au rang des sympathisants de l'association et fait volontiers allusion, dans ses discours, à la thématique albigeoise. Mais Mistral, sollicité très officiellement par Ferroul et Marcellin Albert, l'autre grande figure du mouvement, refuse de s'engager nettement aux côtés du mouvement. Il ne discerne pas, dit-il, quel profit la défense de la langue peut retirer d'un mouvement qui a évidemment un tout autre propos. Bien sûr, eût-il accepté, on voit mal ce qui aurait pu en sortir, pour les uns et pour les autres. Mais l'important est qu'il ait refusé d'entrer dans le jeu. On ne saurait mieux montrer à quel point les fins propres du Félibrige sont étrangères au mouvement social en pays d'oc. Certes, dès le départ, la stratégie de passage par Paris adoptée par Mistral impliquait la reconnaissance de l'impossibilité de mener un travail de reconquête par le bas, compte tenu du provincialisme politique et culturel des élites du pays d'oc. C'était de la reconnaissance nationale, par le haut, que le poète attendait le renversement des attitudes des gens dudit pays. Mais voilà
pp. 602-3 notre seconde grande contradiction : comme le laissaient présager les ambiguïtés du succès de 1859, cette stratégie va déboucher sur un échec. Ce qui s'était passé au moment du triomphe en trompe l'oeil de Mirèio se reproduit ad nauseam au cours des décennies suivantes. Les critiques et les journalistes parlent encore de temps en temps des faits et gestes des félibres, sans jamais retrouver l'enthousiasme des débuts. Mais leur regard ne change pas. On continue de saluer dans la littérature « provençale » tout ce qui relève de la fidélité aux valeurs esthétiques et morales les plus traditionnelles. On oppose maintenant la saine littérature de terroir des félibres aux déliquescences incompréhensibles et alambiquées des symbolistes. Les fêtes organisées par les félibres de Paris, à Sceaux au printemps, dans le Midi en été, avec discours et inaugurations de bustes, fournissent à la presse parisienne matière à reportages où l'on célèbre, parfois sur le mode goguenard, la gaieté méridionale, et où l'on reprend approbativement certains des grands thèmes félibréens : l'apologie des campagnes, les douceurs du foyer, les méfaits du Cosmopolitisme. Barrès est sur ce terrain côtoyé par de nombreuses plumes, qui ne sont pas toutes de droite. Car pour beaucoup de républicains, voire de radicaux, le culte du pays natal, de la petite patrie provinciale ne peut que préparer les esprits à celui, plus exigeant, de la grande patrie, cette France charnelle que la République propose à l'adoration des citoyens. On a là ce que des générations de bons patriotes appelleront un « sain régionalisme », avant que Vichy lui donne, si l'on ose dire, une seconde jeunesse, opération qui n'est rendue possible que par le fait que ce « régionalisme » fait partie des idées familières aux Français depuis des décennies - y compris à gauche. En attendant, les félibres peuvent jouir de l'illusion que leur discours est admis, voire même qu'il a l'onction des forces progressistes. Ce qui dispense l'aile gauche du Félibrige d'élaborer une réflexion de réelle rupture. Récupéré ainsi par les uns, le Félibrige se trouve néanmoins vigoureusement combattu par d'autres. La gaieté bruyante de ses festivités indispose ou agace; elle suscite facilement des appréciations où passe l'ombre de l'ethnotype du Méridional tel que Daudet, vieil ami des félibres, pourtant, le diffuse à la même époque, à travers notamment le personnage de Tartarin. Ce n'est pas un hasard si l'une des formules fétiches de la série des Tartarin, «fèn de brut » (faisons du bruit), revient si fréquemment dans des articles de presse peu favorables au Félibrige. Lequel pâtit en outre d'une méfiance vivace dans certains cercles d'extrême droite, vis-à-vis de ces « Latins » du Sud, présentés comme envahissant le monde des lettres et de la politique, au détriment de la vraie France, travailleuse et guerrière, celle du Nord. Pour en rester à ce qui concerne plus directement les revendications félibréennes, il est clair que ce qui ne « passe » absolument pas, c'est l'essentiel, à savoir la reconnaissance de la langue. Ceux-là
même qui savent gré aux félibres de défendre
leur charmante petite patrie regrettent l'importance, démesurée
à leurs yeux, attribuée à la langue d'oc par ses
défenseurs. On le voit par exemple en 1888, ou en 1896, lorsque
Mistral et ses disciples ont le mauvais goût de réclamer,
publiquement, avec un peu trop d'insistance, l'entrée de leur
langue dans le système éducatif. Il y a visiblement un
seuil de tolérance à ne pas dépasser. Acceptés
quand ils peuvent apporter leur pierre à l'édifice d'un
patriotisme fondé sur l'amour du sol national, considérés
avec une bienveillance quelque peu ironique dès lors qu'ils se
bornent à offrir l'image attendue de Méridionaux expansifs
et naïfs, les félibres gênent lorsqu'ils se mêlent
de demander des choses incompatibles avec l'idéologie ambiante
: la reconnaissance de la pluralité linguistique et culturelle
de la France et, surtout, l'institutionnalisation de leur différence.
Voilà nos félibres pris à leur propre piège. Ils voulaient conquérir Paris, lui imposer la reconnaissance de leur existence et du bien-fondé de leur démarche. Ils rencontrent effectivement un certain écho, mais sans voir à quel point cet écho est déformé, et à quel point, somme toute, ils sont peu compris. Paris ne prend de leur message que ce qui peut être utilisé, à l'occasion, dans l'un ou l'autre des montages idéologiques qui s'affrontent sur les bords de Seine. Il rejette sans autre forme de procès ce qui constitue l'axe de l'idéologie félibréenne : l'idée que les Méridionaux constituent un peuple spécifique doté de sa langue propre et qui doit à ce titre bénéficier d'un traitement particulier à l'intérieur du corps national. Le Félibrige entendait construire, à l'abri de la lourde machine de ses statuts, une sorte de contre-société occitane, offrant au peuple du Sud l'image d'une alternative séduisante au provincialisme à la française, bâtissant en laboratoire une identité occitane nouvelle propre à maintenir la spécificité méridionale par-delà l'évolution et la francisation de la société traditionnelle. Ils 'ne créent au bout du compte qu'un kyste, isolé du reste de la société, où quelques intellectuels jouent à dessiner une histoire, une langue, une écriture, un corpus ethnographique sur mesure, doté de sa propre cohérence, certes, et non toujours dénué de valeur, mais étranger de fait à la réalité du fonctionnement culturel dans leur propre pays, sans rapport avec les aspirations d'un mouvement social qui n'a alors aucune raison de s'interroger sur la francisation. Il y a eu, pourtant, des tentatives pour sortir de cette peu réjouissante situation. Il serait fastidieux de les suivre en détail, à travers les aventures, d'ailleurs tôt avortées, de Maurras et de ses jeunes amis regroupés en 1892 autour d'un « manifeste fédéraliste » qui secoue le Landerneau félibréen - et parisien. Ou celles des jeunes « occitanistes » des années trente du XXe siècle réunis autour du « parti occitaniste » - mais avec ce parti, le premier de
p. 605 l'histoire de la revendication occitane, on est déjà hors du Félibrige. Et l'on en sera encore plus loin au début des années soixante, lorsque se développe l'occitanisme contemporain. Mais c'est là une autre histoire. Deux caractéristiques principales pour ces diverses tentatives politiques : la première, outre la jeunesse et l'enthousiasme des acteurs, c'est le fait que les groupes en question connaissent assez bien la configuration politique de leur temps, qui voit, dans les deux camps, les vieux partis traditionnels déconsidérés, laissant donc entrevoir la possibilité de l'émergence de forces nouvelles auxquelles nos jeunes fédéralistes, puisque c'est ainsi qu'ils se définissent, peuvent espérer s'agréger. La seconde caractéristique, c'est l'échec final, dû à l'impossibilité de trouver une base sociale et des soutiens en dehors du petit cercle des convertis d'avance, les jeunes amoureux de la culture d'oc. Dû aussi au fait. que le débat politique, en France, se mène au niveau national, et qu'il n'y a donc aucune place pour une revendication régionaliste vraiment offensive, On ne peut ici que suivre les analyses de Maurice Agulhon pour qui toute revendication régionaliste est impossible tant que l'ensemble de la population peut adhérer sans état d'âme à un fort consensus national, porté par des régimes acceptés par la majorité. C'est seulement quand Ce consensus national s'affaiblit ou se fissure que la revendication régionale peut étendre son territoire initial. Les heurs et malheurs du Félibrige, et de la revendication occitane, ou bretonne, ou basque, en général, nous paraissent illustrer fort bien cette idée. Le Félibrige ne naît pas par hasard, ou par la simple prédestination du génial Frédéric Mistral. Il constitue, à son échelle et à sa manière, une réponse aux mutations que subit le « Midi » au XIXe siècle. Mutations économiques, sociales, mentales, qui frappent de plein fouet cette périphérie relativement lointaine de l'espace français, et qui constituent, pour ses habitants, un choc pas toujours salutaire. Le Félibrige n'est certes pas en position d'analyser clairement ce bouleversement. Animé par des amants de la langue occitane, il perçoit d'abord ce qui la touche directement : son éviction des circuits de communication sociale, sa condamnation à mort, au nom de l'unité et de la civilisation, par l'idéologie dominante. Son projet a toutes les apparences de la cohérence. A ce Midi en passe de se perdre, il propose une idéologie nationale, alternative à l'idéologie française, et armée de pied en cap : un territoire, celui de la langue d'oc, une version historique propre, celle des démêlés du Sud et du Nord, une culture séculaire, peut-être même un projet politique, le fédéralisme. Pour que cette apparence devînt réalité, il eût fallu l'appui d'un mouvement social, susceptible de s'identifier aux valeurs collec-
pp. 606-7 tives proposées, parce que y trouvant, face à une France contestée, la légitimation historique de son refus. Or ce refus, cette contestation n'existent pas. L'Occitanie n'est ni la Catalogne ni la Tchécoslovaquie, son insertion dans l'espace français est déjà trop bien engagée, trop bien acceptée, globalement, pour laisser place à une véritable revendication nationalitaire. Dès lors, le Félibrige n'a d'autre issue que de ruser, en modulant son discours pour le rendre compatible avec la place qu'accorde aux particularismes régionaux l'idéologie de la nation française. Et cette place, c'est celle du pittoresque, ou de l'attendrissant, ou d'un patriotisme local étroitement subordonné au culte de la Grande Patrie. Le Félibrige a donc échoué, à l'aune du moins des ambitions déclarées de ses militants les plus fervents. Soit. Mais il a survécu, survit encore à cet échec. Du fait de la simple force de conservation des structures qu'il s'est données : l'appareil, devenu hiérarchie honorifique, le rituel, devenu folklore clanique, le message, devenu langue de bois, tout cela permet la perpétuation de l'association, du fait même de son caractère immuable. Le Félibrige a survécu, par ailleurs, parce qu'il est fondamentalement, au-delà des velléités politiques qu'il a connues, d'abord une association littéraire, et que la littérature a son autonomie par rapport à la vie sociale. Tant qu'il existe des auteurs pour adopter comme langue de création la langue d'oc, l'existence du Félibrige, comme de son épigone-rival l'occitanisme, reste possible. Ce qui nous ramène à l'alpha et à l'oméga : la langue. Le Félibrige n'a pas freiné son effacement. Les mécanismes mentaux, sociaux, économiques, politiques, communicationnels qui y poussaient. étaient à l'abri de ses atteintes, car ils se déroulaient dans les sphères qui échappaient à l'action de nos poètes. Mais une langue ne s'efface pas aussi facilement que les contours d'un champ remanié par le remembrement, ou qu'un savoir-faire professionnel rendu obsolète par l'évolution technologique, ou qu'une mode musicale ou littéraire. Elle tient à ses locuteurs par des liens obscurs mais autrement plus forts. C'est seulement depuis 1930 que l'occitan est vraiment entré dans une phase qui risque fort d'être terminale. Il est donc suffisamment présent encore pour que son ombre pose problème. Et l'effet le plus clair de la renaissance d'oc a été précisément de le faire émerger comme problème. Il y a encore, dans les nouvelles classes moyennes intégralement francisées d'aujourd'hui, des individus pour penser le rapport à cette langue dans des termes semblables à ceux de ces félibres des classes moyennes du siècle passé. La mémoire et le projet fondés par le Félibrige gardent donc toujours, en d'autres termes, une certaine capacité attractive dans la société méridionale. Que ce soit sous la forme maximaliste que Mistral avait rêvée, et que l'occitanisme contemporain a cherche à retrouver
- la lutte contre une dépossession de parole et d'histoire, la
volonté de fonder, « au pays », une communauté
nouvelle ayant ses valeurs et son langage propre. Ou que ce soit, tout
bonnement, sous la forme minimaliste à laquelle la résistance
de l'histoire a réduit l'ambition félibréenne.
Après tout, la nostalgie est une denrée non périssable.
Les signes, les marqueurs identitaires popularisés ou (re)créés
par le Félibrige sont toujours utilisables dans le spectacle
rétrospectif que toute société aime de temps à
autre se donner à elle-même. Les félibres ont obtenu
un de leurs rares vrais succès populaires dans les années
quatre-vingt-dix, en défendant ces courses de taureaux chères
à certaines régions occitanes. Il y a dans un tel succès
quelque chose de dérisoire. Il n'en est pas moins parlant, à
sa rude manière.
Peut-on aller plus loin et penser que la régionalisation récente, à laquelle nous faisions allusion tout au début, peut donner à ces ferments identitaires maintenus une fonction nouvelle, plus dynamique? Dans un État centralisé, le fait régional n'a d'autre existence que relative, sinon statistique et administrative : la réalité et la légitimité du pouvoir se situent au centre, quelle que soit la vigueur des affirmations de fidélité aux intérêts du lieu prodiguées, à intervalles réguliers et électoraux, par les hommes politiques. C'est aussi cela qui a tué dans l'oeuf toutes les velléités de glissement au politique de l'histoire de l'occitanisme et du Félibrige. Pour quel pouvoir réel se battait-on, sur place? La situation est maintenant différente : il existe désormais des entités régionales porteuses d'un certain pouvoir sur leur espace. Du même coup, la création/(re)création d'un imaginaire régional n'est plus seulement de l'ordre du fantasme poétique. Elle devient un enjeu, en ce qu'elle fonde la légitimité, dans les consciences, d'un nouveau lieu de décision. Dernier point, qui n'est pas le moindre : ce qui fait le Midi, ce qui fait le Félibrige, ce n'est pas seulement une certaine configuration locale. Cela a aussi à voir avec le coeur même de l'élaboration française. La France s'homogénéise autour de flux économiques organisés en fonction de son centre de gravité septentrional, intégrant donc le Midi, mais avec un décalage suffisant pour faire naître une distance, faite de sous-développement et de dépendance. Elle décrète l'égalité de ses citoyens ; son école fournit à tous - telle est la théorie - une identique culture propre à toute la nation, mais le regard du Nord sur le Midi reste un regard étranger, vaguement inquiet parfois, ou nettement agacé. Les petits hommes bruns du Sud entrent dans la famille nationale, mais on a tôt fait de leur faire toucher du doigt leur différence maintenue. Félibres et occitanistes brandiront dès lors volontiers, comme preuves de leur existence, ces textes chagrins où; un quelconque Taine, ou Michelet, ou Bloy, ou Céline, manifeste sa hargne à l'égard de ces Méridionaux si peu français en fin
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de compte. Écume de la culture nationale, dira-t-on ? Sans doute, mais suffisamment présente pour permettre une sorte d'identification a contratio. La conscience nationale ne peut pas faire toute sa place à la différence d'oc sans remettre en cause les fondements de son discours sur elle-même. On comprendra qu'elle s'en garde bien. Mais elle ne peut pas davantage l'effacer totalement, en vertu de cette légendaire obstination des faits dont parlait un Russe illustre. Solennellement chassée du paradis national par la grande porte, au nom de l'intangible unité de la patrie, voilà la diversité française qui rentre effrontément par la fenêtre. Cette intrusion suscite des mouvements divers, mais elle en suscite. La toute-puissance de la conscience française a ainsi pu désamorcer ce que pouvait avoir de radical la découverte, au sud, d'une mémoire occitane spécifique. Il n'y a donc pas d'espace pour un véritable nationalisme d'oc, susceptible d'induire une cassure dans l'édifice français. En cela, le Félibrige conquérant du jeune Mistral a échoué. Mais cette toute-puissance a également échoué, révélant par là même ses limites, à faire disparaître cette mémoire d'oc reconstruite. Niée, dédaignée, folklorisée au coeur même de son espace naturel, elle y trouve pourtant toujours matière à se perpétuer. Elle fait partie - avec d'autres - du paysage mental national. Peut-on rêver d'un jour où la conscience française saura lui faire enfin une vraie place ? |